Jurgis Baltrušaitis, Le Moyen-Âge fantastique

D’où viennent les créatures monstrueuses des tableaux de Jérôme Bosch ou de Pieter Brueghel l’Ancien ? Pourquoi l’iconographie médiévale s’est un jour passionnée pour le monstrueux ? D’où proviennent autant de symboles mystérieux intégrés aux parois des cathédrales et aux pages des manuscrits ? C’est à ce type de questions que s’efforce de répondre l’historien de l’art d’origine lituanienne Jurgis Baltrušaitis (1903-1988), par une approche originale propre à bouleverser les notions schématiques de l’époque. Car d’un point de vue général, cet historien est convaincu d’une chose : l’art gothique est emprunt de sources antiques classiques, certes, mais aussi d’éléments orientaux (par un important héritage de l’Islam et de la Chine). Cette vision permet d’observer l’art gothique sous un autre jour, lui conférant ainsi une richesse absolument passionnante.

Mais la lecture du Moyen-Âge fantastique n’est pas chose aisée puisque l’auteur, en véritable enquêteur, établit plutôt une liste scrupuleuse de ses trouvailles sans faire subir à ses écrits le traitement littéraire « romancé » que l’on peut par exemple tant apprécier chez Michelet. Autre déception : j’espérais en découvrir plus sur les parcours et œuvres de Jérôme Bosch, Pierre Brueghel l’Ancien, Lucas Cranach, Albrecht Dürer, Léonard de Vinci ou Roger Van der Weyden (l’illustration en première de couverture – un détail du Triptyque de la Tentation de Saint-Antoine de Jérôme Bosch – fait espérer plus).

Jurgis Baltrušaitis a construit cet ouvrage selon une progression thématique en partant des grylles gothiques (ces monstres « humains » définis par des combinaisons de têtes) qu’affectionnait justement Jérôme Bosch en provoquant la dislocation de ses personnages dans ses tableaux. Les seaux et les monnaies contiennent aussi à cette époque des représentations bizarres mettant en scène des animaux déformés ou sortant de coquilles. Plus tard, ce sont les ornements et les cadres islamiques qui font leur entrée dans l’imaginaire médiéval : s’imposent alors la science arabe, les décors abstraits hérités des ornements coufiques, la méthode des entrelacs et l’apparition d’une végétation fantastique (réutilisée dans des cadres ou comme motifs de tissus). Le concept d’arabesques fantastiques transforme cet héritage et fait intervenir des sortes de mythes comme l’amusant « Wakwak » (un arbre qui fait pousser des têtes, lesquelles, lorsqu’elles tombent au sol, crient « Wak-Wak »).

Les démons imposent leurs nouvelles figures ou leurs nouveaux corps par l’apparition d’ailes de chauve-souris et autres crêtes de dragons (inspirant Léonard pour son homme volant). L’extrême-Orient s’invite ici puisque l’art médiéval occidental lui emprunte ses démons  : les hommes ailés dans l’Enfer de Li Long-Mien, le Dieu-Tonnerre et les armures T’ang. Par le commerce, les tissus et la porcelaine se parent d’éléments iconographiques créés par les Chinois et les Mongols. Quant aux prodiges, une nouvelle fois, les divinités à bras multiples, les natures animées ou les objets volants réutilisés par Bosch et Brughel trouvent leur origine dans l’art extrême-oriental. On est étonné d’apprendre que les « Tentations » proviennent de grands thèmes bouddhiques : notre célèbre Saint-Antoine est représenté selon les codes de la Tentation de Bouddha ! Dans une même veine, les états de la mort sont représentés en Occident en suivant des symboliques funéraires issues de la mythologie des Bodhisattvas. Les Mandalas s’imposent ensuite en Occident par l’utilisation du symbole de la roue de transmigration. Enfin, les temples rupestres de l’Inde et de Chine semblent avoir inspiré l’architecture flamboyante pour l’art sculpté des accolades.

 

« L’identification de ces apports conduit à une dernière observation : les forces qui ont contribué à l’éclosion de ces prodiges survivent après le Moyen Âge. Elles se prolongent avec les enchantements, le goût de l’arabesque, l’attrait de l’inconnu, les bizarreries gréco-romaines ». (p297)

Jurgis Baltrušaitis, Le Moyen-Âge fantastique, Champs arts, Flammarion, Paris, 1981.

8 réflexions sur “Jurgis Baltrušaitis, Le Moyen-Âge fantastique

  1. Excellent article, bien complet et qui me donne (forcément) envie, non seulement pour la thématique mais aussi parce que je fais confiance à cette collection Flammarion.
    Merci !

  2. Oups, j’ai commis une bévue dans mon courrier de tout à l’heure. En lisant ton chouette article, j’ai injustement confondu l’auteur de cette étude avec un autre historien de l’art, Elie Faure – quelqu’un qui, dans le genre “romancé” (pour reprendre un mot que tu as employé) en faisait des tonnes à sa façon : comme Malraux, d’ailleurs, qui sous couvert d’établir son idée de « Musée de l’imaginaire » s’est cru autorisé (avec son sensationnalisme coutumier) à dire tout et n’importe quoi, en particulier des correspondances hallucinantes entre certaines oeuvres. Passons !

    Bref, je n’ai pas lu ce livre de Baltrusaitis. Mais pour abonder dans le sens de ce qu’il contient – à travers ce que tu en révèles ici dans ce billet – je suis loin d’être hostile à l’énoncé de ces thèses qui n’ont, à mes yeux, rien de farfelues ou d’alambiquées. Pour ne citer qu’un exemple, certains chercheurs tels que Miguel Asin Palacios ou plus récemment Carlo Ossola affirment que « La Divine Comédie » de Dante aurait trouvé une grande partie de son inspiration dans la métaphysique d’Ibn’ Arabî (début XIII° siècle). Personne aujourd’hui n’est en mesure de répondre à la question de savoir si Dante connaissait l’arabe (cela reste un mystère), mais une chose est certaine : il avait accès à la grande tradition ésotérique de l’islam. Lui, comme son compère Guido Cavalcanti, faisait partie d’un cénacle littéraire, les « Fidèles d’amour » (mentionné dans la « Vita Nuova »), dont le nom ne fait nul doute qu’il était directement tiré du sublime poème mystique de Rûzbehân, « Le Jasmin des Fidèles d’amour » (XII° siècle).

  3. Je te remercie pour cette référence qui pourrait le permettre d’approfondir un univers culturel entrevu avec les piliers de la terre

    • Je n’ai pas lu Les Piliers de la terre mais l’histoire a l’air vraiment chouette… sinon, à bientôt sur le challenge Hitchcock chère Ogresse😉

  4. Nous venons de découvrir le commentaire de Liten Blomma, nous nous rappelons que Ferdinand (JP Belmondo) dans « Pierrot le fou » lisait au début du film dans sa baignoire un extrait de l’histoire de l’art d’Elie Faure consacré à Velasquez.

    C’était notre quart d’heure « je me souviens »

    • Moi « je me souviens » de mon prof de dessin de l’atelier du Thabor à Rennes qui m’avait conseillé la lecture de l’Histoire de l’art d’Elie Faure…😉

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