Nadja, André Breton (1928)

Nadja est de ces objets curieux, sorte de récit autobiographique d’une période de la vie d’André Breton (1896-1966) à partir de sa rencontre avec une femme, Nadja, le 4 octobre 1926 (ce personnage n’apparaît que tardivement au sein du roman, à la page 63). Cette période correspond aussi à l’adhésion de Breton au Parti Communiste en 1927 (sous une forme contraignante p62). Ce livre est aussi une œuvre sur l’écriture (parfois automatique), celle prônée par les surréalistes, au-delà de toute notion descriptive. De ce point de vue, les descriptions sont remplacées par des photographies, insérées dans le récit. Ce livre est aussi le résultat d’une demande, celle-là même de Nadja : « André ? André ?… Tu écriras un roman sur moi […] De nous il faut que quelque chose reste » (p100). Ainsi ce « roman » se donne comme objet insolite, hétéroclite et répond là aux préceptes de la création surréaliste et au goût pour le bizarre, l’étrange et l’informe. Ce qui désarçonne surtout le lecteur réside dans le fait qu’il n’y ait que la seconde partie du récit (sur les trois parties que l’on peut déceler) qui soit consacrée à Nadja : à partir de l’explosion de la tour du Manoir d’Angot, sublime passage p61 : « Enfin, voici que la tour du Manoir d’Angot saute, et que toute une neige de plumes, qui tombe de ses colombes, fond en touchant le sol de la grande cour naguère empierrée de débris de tuiles et maintenant couverte de vrai sang ! ».

Plus globalement, le Pape du Surréalisme qu’est Breton nous invite à plonger au coeur d’une époque singulière, sa modernité telle qu’il a pu la fantasmer auparavant chez Charles Baudelaire (Le Peintre de la vie moderne, 1863). Une modernité qui doit faire sens à l’instant présent, qui se fait ressentir comme quelque chose de fugace, de fugitif. A partir de là, la modernité de Breton est comme celle de Baudelaire, celle de la ville nouvelle Paris, avec ses nombreux passages du 19e siècle, la vitesse des mouvements, la désuétude de certains éléments, la beauté du hasard, de l’imprévisible, ce que Breton résume en une sublime phrase, conclusion de son roman :

« La beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas. »

Ainsi, cette époque est pour les surréalistes celle de l’attirance pour l’analyse des rêves, la psychanalyse (p54), le cinéma (p36-41), le théâtre Grand-Guignol (p39-41) : toutes ces choses qui se présentent à l’homme pour la première fois en étant « au-delà de toute morale », impliquant ainsi un pan de l’idéologie nietzschéenne. Quel est le but de l’âme humaine pour André Breton et ses amis (puis ennemis) surréalistes ? Trouver dans la réalité ce qui va le sauver de l’ennui, de la conscience de la médiocrité de la vie. Ici, André Breton se sent très proche de Huysmans et surtout du personnage d’A Rebours, Des Esseintes. Car pour se sauver de l’ennui, les personnages de Breton ont recours à leurs sensations (à travers une quête effrennée d’impressions fugaces et de plaisirs fugitifs). Le lecteur se laisse ainsi guider inconsciemment au cœur des rencontres surréalistes et croise sur son chemin : Chirico (p15), Marcel Duchamp (p34), Apollinaire, Picasso (p27), Jean Paulhan, Paul Eluard (avec qui il « rentre en correspondance »), Philippe Soupault (p27), Jacques Vaché, Benjamin Pérêt, Man Ray, Robert Desnos, Aragon et Max Ernst. En face de ces écrivains et artistes contemporains de Breton sont placés, comme dans un miroir, des « inspirateurs » comme Victor Hugo (p13), Flaubert (p14), Huysmans (p16), Lautréamont (p18, réclamé des surréalistes), Rousseau (p30), Alfred de Vigny, Gérard de Nerval (p49), Arthur Rimbaud (p54) et Odilon Redon (p19).

Au centre de tous ces êtres se retrouve enfin la Femme : son être est entièrement placé au sein de rencontres féminines : Fanny Beznos (p55), la dame au gant (p59), Nadja (p61), la femme de Breton, et enfin celle à qui il dédie un « amour fou » avant l’heure, en 3e partie du roman, Suzanne Musard, le « tu » auquel il s’adresse avec tant d’effusion.

Pour conclure, le roman Nadja laisse en nous de multiples impressions qui se patinent avec le temps. On se souvient bien des années plus tard de photos, de dessins, de sensations perturbantes nous mettant mal à l’aise (comme le récit dans le récit de la pièce Les Détraquées à partir de la p41) et surtout, peut-être, d’une vérité : celle des correspondances, des signes « bizarres » qui nous entourent à certaines périodes de notre vie, d’éléments du présent mis à disposition du « voyant » (dans le sens propre à Rimbaud), de ces rencontres parfois fugaces qui font la réalité mais aussi de ces connexions qui résident entre certains êtres, se faisant au-delà de toute description, selon le souhait du Pape du Surréalisme.

NB1 : Cette critique est une participation au Challenge des fous, se tenant sur le blog de l’Ogresse de Paris : > voir la page des challenges.
NB2 : Edition utilisée : Nadja, André Breton, Folio, Paris, 1998.

3 réflexions sur “Nadja, André Breton (1928)

  1. Agréable lecture et pour suivre les traces de Nadja un livre intéressant de Hester Albach, Léona héroïne du surréalisme, Actes sud.

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