Rimbaud ou l’Achab du désert

« Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon. »

…Imaginons alors que l’autre en Rimbaud a su exister. Et qu’il s’est métamorphosé en un personnage de fiction. Que le « dérèglement de tous les sens » rimbaldien a réussi un jour à rendre chez un autre auteur une figure possible de l’autre qu’était Rimbaud en lui-même. Et si cela pouvait être le sombre Achab, l’implacable capitaine de Melville ?

Certes, « l’enfant de colère » qu’était Rimbaud avait déjà connu plus ou moins (et surtout moins) un « capitaine » bien précis, son père, le grand absent, l’époux de Vitalie Cuif « la bouche d’ombre ». Un autre jour, Rimbaud sera lui-même capitaine, au bord d’une embarcation poétique déréglée (comme ses sens),  Le bateau ivre. Pequod pour Achab, Bateau Ivre pour Rimbaud… deux Ulysse(s) ivres de colère, de fougue et naviguant farouchement vers un dangereux idéal.

Les deux voyageurs (Rimbaud est certainement l’auteur ayant le plus marché et voyagé) poursuivent inlassablement un Absolu. Seulement, par essence, l’Absolu est ce qui ne se laisse jamais saisir : ainsi, l’Absolu de Rimbaud qu’est LA Poésie est comme LE Livre de Mallarmé : ces auteurs se créent, ils tentent d’aboutir à cette langue qui sera « de l’âme pour l’âme, de la subjectivité pour la subjectivité » mais cette poésie doit passer par la tempête d’Une Saison en Enfer et trouve son échec malgré tout, malgré l’éclaircie des Illuminations.

Cette poésie rimbaldienne est une sorte de Moby Dick, elle est une quête irrésistible vers une bête inaccessible et pourtant là, à saisir (et les moteurs, pour Rimbaud comme pour Achab sont l’Amour et la Colère). Tout comme Dieu, tout comme les sirènes de l’Odyssée, la rencontre est cependant impossible : l’objet de quête disparait au moment où on le trouve. Ainsi pour l’homme qui meurt quand il perçoit le chant des sirènes, ainsi l’ombre d’Eurydice qui s’évanouit lorsqu’Orphée se retourne pour la voir remontant des Enfers… ainsi Achab disparaissant avec Moby Dick au moment où les deux s’affrontent ; ainsi La Poésie, lorsque Rimbaud s’en approche au plus près.

Dans leur fuite ou quête (dans ces cas là, les deux sont peut-être synonymes), les deux hommes de colère et d’amour y perdent curieusement la même partie physique d’eux-mêmes, une jambe, celle du voyageur infatigable, du chercheur. C’est l’Absolue Moby Dick s’enfuyant avec la jambe d’Achab ; et le travail, l’errance, le désert, autre absolu du Rien qui s’empare de la jambe de Rimbaud. Disparaissant comme êtres amputés d’une part de leurs corps, l’on pourrait cependant croire qu’ils s’échappent de la vie de la même manière, en emportant avec eux leur Secret, cette ombre recouvrant leur Absolu à chacun.

7 réflexions sur “Rimbaud ou l’Achab du désert

  1. Bon. Quand on lit un article aussi intelligent et aussi bien écrit, la meilleure chose à faire est de se taire car on ne pourra pas faire mieux .

  2. Oui très bien écrit, sauf que « Moby Dick » est antérieur à la naissance de Rimbaud.

    • Je n’ai jamais écrit que cela avait un sens véritable et que je citais une vérité historique : ce n’est qu’une fiction personnelle et un simple rapprochement de deux êtres.

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