L’Etrange affaire Angélica, Manoel de Oliveira

A 103 ans, Manoel de Oliveira réalise encore et toujours des films d’une grande poésie !
Dernier long-métrage en date : L’Etrange affaire Angélica (O Estranho Caso de Angélica), sorti le 16 mars dernier sur quelques-uns de nos écrans français. Et l’adjectif présent dans le titre résume à lui seul l’atmosphère du film : l’étrangeté est le maître mot de cette histoire de femme morte, photographiée par un jeune artiste solitaire, qui devient peu à peu obsédé par le spectre de cet ange de la mort. Car le sourire figé de la jeune femme sur son visage de cire est loin d’être angélique : l’apparition mouvante du visage souriant de la femme sur les photos prises par Isaac (demandées par la mère de la jeune femme) glace le sang du photographe, le rendant fou. Comme le dit la superstitieuse Mme Justina (qui tient la pension où vit Isaac), le mauvais oeil règne sur eux (comme son chat fixant son petit oiseau en cage durant de longues minutes).

Manoel de Oliveira renoue ici avec l’un de ses thèmes de prédilection : l’obsession d’un être pour un autre, l’envoûtement créé par un regard, un sourire, qui mène peu à peu à la folie, voire à la mort. Il rend visible à l’écran – dans un cadre contemporain – des thèmes maintes fois étudiés par les écrivains du 19e siècle comme Guy de Maupassant, Théophile Gautier, Jules Barbey d’Aurevilly (réhaussés par la musique de Frédéric Chopin). Et ce n’est pas un hasard pour ce réalisateur passionné de littérature, qui avait déjà procédé à une réécriture de Madame Bovary avec son film Val Abraham (1993) ou plus récemment, d’une nouvelle d’Eça de Queiroz, Une Singulière jeune fille blonde (2009).

D’un point de vue pictural, les apparitions du spectre d’Angélica enlaçant Isaac lors d’un vol crépusculaire m’ont fait penser aux « amoureux volants » de Marc Chagall (dans les tableaux La Mariée, Les Trois bougies). Le choix du nom du photographe entre aussi en résonance avec le tableau Le Sacrifice d’Isaac. Un nom bien choisi puisque Isaac signifie « il rira », rappelant le sourire d’Angélica.

Quant aux scènes de famille endeuillée, j’ai cru revoir quelques tableaux d’Edvard Munch dont La Mort dans la chambre de la malade (1894).

Par ce film, Manoel de Oliveira réinvente des tableaux comme on aime des talismans ou des icônes, pour mieux conjurer le mauvais sort et chasser lui même l’Ange de la Mort. Il a lui-même avoué :
« Cesser de travailler, c’est mourir. Si on m’enlève le cinéma, je meurs ».

3 réflexions sur “L’Etrange affaire Angélica, Manoel de Oliveira

  1. Je suis déçue d’être passée à côté de ce film… J’adore la façon dont tu en parles, ça donne vraiment envie de le voir.🙂

    • Il passe encore tu sais, au CNP Terreaux (mais prépare-toi à la toute petite salle en bas, sans écrans – enfin, écran blanc peint sur le mur)😦

      • Merci pour l’infos🙂 J’espère qu’il passera encore quand j’aurais le temps de retourner au ciné.

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