Ravel, de Jean Echenoz

C’est là, l’usine du Boléro

« (…) son visage aigu rasé de près dessine avec son long nez mince deux triangles montés perpendiculairement l’un sur l’autre. Regard noir, vif, inquiet, sourcils fournis, cheveux plaqués en arrière et dégageant un front haut, lèvres minces, oreilles décollées sans lobes, teint mat. Distance élégante, simplicité courtoise, politesse glacée, pas forcément bavard, il est un homme sec mais chic, tiré à quatre épingles vingt-quatre heures sur vingt-quatre. » (p21-22)

Il en va ainsi du portrait du compositeur Maurice Ravel (1875-1937) par Jean Echenoz dans sa fiction Ravel, publiée aux Editions de Minuit en 2006. L’auteur de Je m’en vais (1999) et Courir (2008) réinvente ici les dix dernières années de la vie de Maurice Ravel, l’auteur du très (trop ?) célèbre Boléro.

Ce petit livre de 124 pages redonne vie à cet homme si célébré en son temps mais terriblement solitaire au quotidien. Deux chats siamois, une petite maison biscornue, des bibelots et des jouets à ressorts, des costumes taillés sur-mesure s’ajustant parfaitement à sa petite silhouette, une sévère addiction aux Gauloises et des insomnies ne s’épuisant qu’au prix de multiples exercices d’attrapes-rêves sont les caractéristiques du personnage Ravel, quittant parfois sa morne existence lors de ses tournées en Europe et aux Etats-Unis.
Autour de lui gravitent les ombres de sa gouvernante Mme Révelot, son amie Hélène, la danseuse et mécène russe Ida Rubinstein, son voisin Zogheb, et les musiciens tels Paul Wittgenstein ou encore George Gershwin à qui il refuse de donner quelques cours de compositions lors d’un séjour à New York : « C’est aussi qu’il n’aime pas prendre des élèves et puis bon, Gershwin, on dirait que son succès universel ne lui suffit plus, il vise plus haut mais les moyens lui manquent, on ne va quand même pas l’écraser en les lui donnant. » (p58).

Maurice Ravel – George Gershwin (à droite)

C’est donc sur une demande d’Ida Rubinstein (à qui il ne pouvait rien refuser) que l’auteur du ballet symphonique Daphnis et Chloé compose le fameux Boléro avec à l’esprit la progression d’un véritable mécanisme : « Voilà : il est en train de composer quelque chose qui relève du travail à la chaîne. » (p78).

Ida Rubinstein

Mais Jean Echenoz fait de cette création une sorte d’accident de parcours, une bizarrerie qui importe moins que l’homme lui-même et surtout, la toute fin (tragique) de sa vie. Dès 1933 (soit 5 ans avant sa disparition), Ravel présente les premiers symptômes d’une maladie neurologique : perte de la mémoire, il oublie peu à peu son oeuvre et applaudit chaleureusement à la fin des concerts donnés en son honneur en demandant autour de lui le nom de l’auteur de ces compositions qui lui plaisent tant.

Au-delà de ce beau roman et de manière plus symbolique, l’histoire de Ravel pourrait être celle de la Main du Diable (film de Maurice Tourneur, inspiré lui-même de La Main enchantée de Gérard de Nerval). Car en livrant un concerto pour main gauche à Paul Wittgenstein (musicien amputé du bras droit), Ravel va peu à peu perdre l’usage de ses propres mains (ne pouvant plus écrire, signer ou même tenir ses couverts entre ses doigts). Tout est ainsi réduit au mécanisme (bien rendu par le style d’Echenoz) : celui des mains composant au piano, des articulations de ces petits jouets à ressorts encombrant la minuscule maison de Ravel, de cette usine l’inspirant lors de la composition du Boléro, de son cerveau perdant peu à peu de ses facultés géniales, de tout ce bruit avant le silence final.

Ravel, Jean Echenoz, Les Editions de Minuits, Paris, 2006.
Maurice Ravel, Une vie, une oeuvre, émission de France Culture du 19/12/2010.

3 réflexions sur “Ravel, de Jean Echenoz

  1. La première fois que j’ai écouté le Boléro, je devais avoir 10 ans environ, j’ai cru que c’était la bande originale d’un… péplum !

  2. Pingback: Bonne année 2012 ! Review du blog pour 2011 | le-chat-masqué

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