L’Ombre d’un doute, Hitchcock, 1943

Pas gentil, l’Oncle Charlie

A mi-parcours de la Rétrospective Alfred Hitchcock proposée par l’Institut Lumière à Lyon, j’aborde le cas du long métrage américain sorti en 1943 : L’Ombre d’un doute (Shadow of a doubt).

Traqué, observé par deux inconnus, l’oncle Charlie Oakley (Joseph Cotten) fuit New York et vient trouver refuge au sein du foyer de sa soeur Emma, mariée et mère de trois enfants dont la jeune Charlie (Teresa Wright). Cette dernière voue une admiration sans borne pour son oncle (portant le même nom que lui) et ressent un attachement particulier vis-à-vis de lui. Mais très vite, la nouvelle vie de famille de tout ce petit monde en Californie est perturbée par l’arrivée des deux hommes recherchant Oakley. Se faisant d’abord passer pour des sondeurs et photographes chargés d’étudier la vie d’une famille américaine moyenne, ils vont peu à peu semer le doute dans l’esprit de la jeune Charlie. L’un d’entre eux lui explique alors au cours d’un flirt qu’ils sont détectives et qu’ils recherchent le meurtrier de trois « veuves joyeuses » très riches.
Charlie est obsédée par cette histoire et commence à entrevoir la face cachée de cet oncle tant aimé, devenu cynique et mystérieux.

On lit souvent qu’il s’agit là du film qu’Hitchcock préférait dans sa propre filmographie. Le réalisateur met une fois de plus en scène sa phobie des policiers (les deux hommes mystérieux), sa fascination pour les multiples façons de tuer ou de se tuer (à plusieurs reprises, le père de famille s’amuse avec son voisin à imaginer la plus belle manière de supprimer quelqu’un), son fétichisme et son intérêt porté aux superstitions mis en valeur par des gros plans (le chapeau lancé sur le lit, le morceau du journal déchiré par l’oncle, la bague en émeraude gravée aux initiales T.S., la marche de l’escalier brisée, la clé de la voiture, les nombreux verres, etc.).

En terme de caméo, je n’ai pas su le remarquer si ce n’est à travers une photographie publiée sur l’une des pages du journal déchiré : j’ai cru y reconnaître Joan Fontaine et Laurence Olivier, le couple de Rebecca, son film de 1940.

Shadow of a doubt est un grand Hitchcock grâce à la psychologie de ses personnages, très élaborée. Le spectateur s’attache très rapidement à cette petite famille américaine, où chaque membre présente un caractère bien trempé. Les dialogues participent à cette fine élaboration des psychés qui se complètent parfaitement et le film relève le défi de toucher à toutes les tonalités : l’angoisse, le suspens, l’ironie, le cynisme, la nostalgie, etc. Quant au couple formé par les deux Charlie – homme et femme – il forme un diptyque ou une sorte d’être androgyne à double facette, comme l’on retrouve dans le Banquet de Platon.

Un plan m’a particulièrement marqué : celui où le visage de Joseph Cotten filmé de très près se retourne doucement vers la caméra, son regard tombant directement dans le nôtre. Ce regard me semble être le même que celui créé par Ingmar Bergman dans son film Monika (Sommaren med Monika) sorti en 1953. Tout comme le personnage de l’oncle meurtrier interprété par Cotten, Monika (Harriet Andersson) fixe le spectateur droit dans les yeux, lui lançant peut-être ainsi le défi de la juger.

13 réflexions sur “L’Ombre d’un doute, Hitchcock, 1943

  1. Des films que j’ai pu voir de Hitchcock c’est très certainement mon préféré. Il faudrait que je le revois, dommage que je n’ai pas eu l’occasion de le voir à l’Institut Lumière.
    Les personnages sont parfaits, le scénario, l’esthétique… Ce film est mon véritable coup de coeur hitcocockien.

    • Il repasse encore vendredi 4 mars à 21h et dimanche 6 à 16h30. Oui tu parles de l’esthétique, je suis d’accord ! j’ai adoré tous les plans d’escaliers où on retrouve des jeux d’ombre et de lumière, des contre-plongée. Et Joseph Cotten est vraiment terrible !

      • Malheureusement je ne suis pas sur Lyon et pas disponible dimanche… Tant pis je me le reverrai en DVD.
        Tous les plans d’ombres et de lumière notamment sur Joseph Cotten permette de voir l’évolution et la « transformation » aux yeux des spectateurs du personnage, c’est grandiose.

  2. Joseph Cotten quel grand acteur découvert dans Citizen Kane, on le retrouve dans quasiment tous les films de Welles. Puisqu’on a dit un « peu de mal » d’une actrice la fois précèdente, j’ai envie aujourd’hui de célébrer un grand acteur qui n’est pas toujours reconnu à sa juste valeur. Alors, gloire à Joseph Cotten!

    J’aime ton parallèle pertinent avec le regard de Monika.

  3. Un de mes films d’Hitchcock préférés, je ne m’en lasse pas. J’aime beaucoup ce que tu as écrit sur le regard de Cotten et de Monika. Il faudra que je vois ce film.

  4. Oui aucune édition en France c’est vrai !!! je l’ai chez Artificial Eye, une édition étrangère et je le regarde en VO sous-titrée anglais.

  5. Moi aussi je suis saisi par le parallèle que tu fais entre ces deux regards. C’est stupéfiant !

  6. Pingback: Rétrospective Hitchcock, Institut Lumière Lyon | le-chat-masqué

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