Demian, le roman jungien d’Hermann Hesse (1919)

Demian (1919) du romancier allemand Hermann Hesse (1877-1962) est une oeuvre ‘magique’ selon Maurice Blanchot (Le Livre à venir, folio essais, p 233). L’auteur du Loup des steppes relate ici l’histoire d’Emile Sinclair sous la forme du ‘Bildungsroman’ (roman d’apprentissage) auréolée de psychanalyse et d’allégorie. Le lecteur suit l’histoire à la fois naïve et étrange de ce jeune garçon en quête de lui-même, qui rencontre des individus marquants qui l’aideront à se construire un ‘moi’ : le fascinant Demian (daïmon, démon ou voix intérieure), sa mère Eve, l’organiste et théologien Pistorius. Par l’étude de ses rêves, l’analyse de ses dessins, son initiation aux religions et mouvements sectaires (liés aux disciples de Caïn), l’acceptation d’un monde qui unit le bien au mal (l’ombre à la lumière, Jéhovah à Abraxas), l’acquisition de notions en méditation et concentration, Sinclair devient une sorte de ‘voyant’. Demian raconte surtout la réalisation de soi, d’une re-naissance douloureuse permettant cependant l’accès à une vie pleine et féconde.

Pourquoi Hesse a-t-il écrit un tel roman ? Quelle en est la genèse ? En 1914, l’auteur allemand se retire en Suisse, fuyant toute obligation militaire. Subissant une profonde crise existentielle liée au décès de son père, la maladie de son fils Martin et les crises de schizophrénie de sa femme, il se livre à la psychanalyse et devient le patient de Josef Lang, lui-même élève de Carl Gustav Jung (1875-1961) – au moment même où Rilke et Kafka rejettent cette pratique. Ce travail douloureux se poursuit de mai 1916 à novembre 1917 (puis est repris en 1921 avec Jung lui-même). Dès octobre, Hesse rédige Demian en trois semaines. Le livre ne sera publié qu’après-guerre, en 1919.

A la même époque, Carl Gustav Jung poursuit ses recherches sur l’inconscient collectif, les archétypes et la libido et publie en 1919 (l’année de sa rupture avec Freud) Métamorphoses de l’âme et ses symboles (Livre de poche). En 1917/1918, Jung découvre par exemple l’existence d’un symbole central, le mandala. Dans son autobiographie Ma Vie (Folio, p 525), on peut lire : ‘Le mandala est une image archétype dont l’existence est vérifiable à travers siècles et millénaires. Il désigne la totalité du Soi, qui illustre la totalité des assises de l’âme – mythiquement parlant, la manifestation de la divinité incarnée dans l’homme’.

On peut par exemple voir combien la question des symboles et des dessins religieux comme le mandala a profondément marqué Hermann Hesse durant son travail auprès de Josef Lang (relié à Jung), tout comme l’analyse des rêves. Dans Demian, on retrouve cela à travers les dessins obsessionnels réalisés par Sinclair, où revient sans cesse la forme ovoïde de l’œuf d’où s’extirpe l’oiseau si lourd de sens pour lui (comme une obligation de se libérer) ou celle du visage de Demian/Eve qu’il se plaît à peindre continuellement (ces deux formes se rapprochent des mandalas les plus communs dans toutes les civilisations). Sinclair découvre ici son âme via la création (le dessin), en recouvrant des symboles de l’imaginaire collectif et universel, si chers aux yeux de Jung. On peut encore penser à la figure de l’oiseau qui est prépondérante dans le roman de Hesse. On sait que Jung associait à son travail sur l’imaginaire et les symboles de l’inconscient les oiseaux de l’âme des mythologies égyptienne, chaldéenne ou encore maui (Nouvelle-Zélande). Mais je m’éloigne ici du sujet principal.

Plus concrètement, je crois que l’on retrouve beaucoup de thèmes Jungiens dans le roman de Hesse… Josef Lang est représenté sous les traits de Pistorius (nom emprunté certainement à Johann Pistorius, théologien allemand et cabbaliste, 1546-1608), qui enseigne à Sinclair les religions universelles et les symboles de l’inconscient et de l’âme humaine qu’elles contiennent. P 124 : ‘Tous les dieux, tous les démons qui ont été adorés une fois, que ce soit par les Grecs, les Chinois ou les Cafres, tous sont en nous, tous sont là, sous forme de possibilités, de désirs, de moyens’. On retrouve ici la notion d’inconscient collectif dont Jung fut le créateur. On peut aussi lire (p 125) : ‘Souvent, nous nous racontions nos rêves. Pistorius savait les interpréter’. Mais, un peu plus loin dans le texte, on entrevoit la rupture entre le patient et l’analyste (selon un phénomène de contre-transfert) : ‘Lentement, un sentiment de résistance à l’égard de Pistorius avait surgi en moi’. Sinclair-Hesse met ainsi fin à l’analyse avec Pistorius-Lang : ‘Pistorius, dis-je tout à coup avec une méchanceté qui me surprit et m’effraya moi-même, vous devriez de nouveau me raconter un rêve, un vrai rêve que vous aurez fait la nuit. Ce dont vous me parlez là sent si terriblement la boutique d’antiquaire’.

Malgré cette rupture, Hesse et Jung ont parallèlement poursuivi un même objectif, celui de l’élévation de leur âme à travers leurs créations. Cette citation de Jung (4e de couverture de Ma Vie) pourrait tout aussi bien appartenir à Hesse : ‘Ma vie est l’histoire d’un inconscient qui a accompli sa propre réalisation‘. Quant à Hesse, sa phrase pourrait elle aussi avoir été prononcée par Jung : ‘La vie de chaque homme est un chemin vers soi-même, l’essai d’un chemin, l’esquisse d’un sentier’. Pas étonnant que ces deux immenses auteurs soient encore considérés comme des ‘voyants’ ou des ‘guides’ spirituels pour bon nombre de lecteurs…

8 réflexions sur “Demian, le roman jungien d’Hermann Hesse (1919)

  1. J’adore ton article ! Un grand roman, en effet, dont l’existence m’avait été rapportée justement grâce à la lecture de ce texte de Maurice Blanchot. Comme tu le soulignes, c’est un ouvrage plein d’écho et de références… Pour ma part, je me souviens du personnage de Béatrice, celle qui provoque en Sinclair un changement profond dans sa personnalité – au point de laisser entrevoir quelque chose comme une sorte de sagesse ou de conscience vertueuse en faveur du Beau et de la beauté féminine (c’est elle, sauf erreur, qui est à l’origine de la passion de Sinclair pour la peinture). Comment ne pas songer ici à la Béatrice de Dante ?

    • Oui bien sûr ! Et Béatrice fait ensuite écho à la figure double Demian/Eve (là je pense presque à un être androgyne, peut-être pas rond ou ‘boulifié’ comme chez Platon par contre mais un être mythologique homme et femme, à la beauté parfaite).

    • Et j’avais encore plein de choses à ajouter mais bon, pas trop envie de fatiguer mes lecteurs ! Autant faire un mémoire sur le sujet😉

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  5. A propos de la figure d’Abraxas, à la même époque dans Les Sept Sermons aux Morts, cité par Deirdre Bair (JUNG), p448 : « Le deuxième sermon poursuit l’interrogation sur l’individuation et s’ouvre sur la question de savoir si Dieu est mort. Le narrateur peut ainsi introduire quelques remarques qui préfigurent ce que Jung écrira plus tard sur la privatio boni (l’absence de bien), et sur la possibilité de l’existence du Mal dans l’image de Dieu. Il est ici question du dieu gnostique Abraxas, dont il est dit dans le troisième sermon qu’il est « difficile à connaître ».

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