Berlin Alexanderplatz, Alfred Döblin (1929)

Portrait d’un homme en looser : le cas Franz Biberkopf

Pas facile d’aborder la critique littéraire – je faisais plus le malin lorsque je descendais le navet écossais Imogène McCarthery. Encore plus dur de parler d’un chef d’oeuvre de la littérature moderne, Berlin Alexanderplatz, d’Alfred Döblin.

Comme le Beaujolais, le Berlin Alexanderplatz nouveau est arrivé : nouvelle traduction (par Olivier Le Lay), nouvelle édition en poche chez Folio (612 p), suivie d’un texte du réalisateur R.-W. Fassbinder qui l’a adapté au cinéma : on se régale enfin !

Ce roman allemand (paru en 1929 à Berlin) raconte l’histoire d’un homme : Franz Biberkopf. Le gaillard sort de la prison de Tegel (incarcéré pendant 4 ans pour avoir tué avec un fouet à pâtisserie son ex-compagne Ida, qui faisait le tapin pour lui). A sa sortie, tout tangue autour de lui, les maisons, les immeubles, les tramways… Quelques rencontres (les deux juifs qui l’accueillent), quelques retrouvailles (la soeur d’Ida), et Franz se dégote une nouvelle copine, la grosse polonaise Lina. Il fait alors un serment : celui d’être désormais un honnête homme.

Mais Berlin est une ville misérable, la situation économique est catastrophique : notre Franz va devoir se trouver rapidement un « honnête » travail (pas gagné !). Il enchaîne les petits boulots (en vendant des fixes-cravates, de la littérature érotique, des journaux politiques, des lacets), est trahi par un ami et devient rapidement dépendant au schnaps. A ce moment-là, Franz rencontre Reinhold, un grand type bizarre. La descente aux enfers va commencer pour Biberkopf à partir d’un accord entre les deux hommes, concernant les bonnes femmes (Reinhold ne les supporte pas plus de 15 jours d’affilée : Franz lui jure de pouvoir le débarrasser de toutes celles qui l’encombreront). Voilà, notre honnête homme n’est plus et je ne vous raconte pas la suite, ce serait trop en dévoiler !

La nouvelle traduction permet enfin au lecteur français de saisir toute la dimension épique de ce roman. Oui, notre Biberkopf est un héros moderne, héros de la ville habitée par les petites gens, les prostituées, les filous, les sans-le-sous. On croirait presque lire un Céline à la sauce berlinoise, tant l’écriture musicale met en avant les bruits de la ville, l’accent des gens et leur franc parler, les odeurs des corps, les atmosphères de bringue et de rance…

R.-W. Fassbinder et Pierre Assouline (cf. le blog La République des Livres) ont aussi souligné la ressemblance avec Ulysse de James Joyce. Moi, j’ai lu Berlin Alexanderplatz en associant Biberkopf à Raskolnikov (Crimes et Châtiments de Dostoïevski) par rapport au traitement fait par l’auteur de la religion (et de la psychanalyse).
Il y a forcément du sacré dans leurs deux descentes aux enfers. « Döblin s’est évertué à débusquer dans le banal ce qui fait le singulier de la religion et à le raconter comme tel » dit Fassbinder. En d’autres termes, c’est le désir de montrer le mystérieux et une mythologie à la fois personnelle et collective – à travers l’histoire d’un type qui se veut tour à tour proxénète, assassin, honnête homme, de nouveau proxénète – qui est certainement à l’origine de ce grand roman de la modernité.
Il y aurait encore beaucoup à dire à ce sujet, mais je vous laisse découvrir la suite dans ledit roman…

8 réflexions sur “Berlin Alexanderplatz, Alfred Döblin (1929)

    • Héhé, c’est sordide en effet ! mais dans le roman, c’est un « fouet » à pâtisserie et non un « rouleau ». Et j’ai plus de mal à visualiser avec le premier ustensile qu’avec le second… Bizarre, faudrait étudier la question !

  1. Quelle belle inspiration pour le premier texte de ton blog touchant à la littérature : remarquable article ! C’est finement présenté de ta part et je me réjouis d’avance à l’idée de découvrir ce roman qui m’a l’air vraiment superbe, en effet, tout comme le film de Fassbinder que je ne manquerai pas de voir en DVD !

    Berlin est une ville chère à mon coeur, un vieux souvenir qui ne me quitte plus, depuis que j’ai 15 ans. Merci à toi de m’offrir l’occasion de replonger dans mes premières amours… la culture allemande !

  2. Merci Fathi ! Attention, pour Fassbinder ce n’est pas tout à fait un film mais plutôt une série d’épisodes qu’il avait dû réaliser pour la télévision je crois.

  3. Je découvre « ton » blog par cette article et je dois dire qu’il me fait al-lécher devant cette critique de livre ! Continue comme ça !

    PS : Lechatmasqué, tu seras démasqué un jour !

  4. Moi j’ai vu tous les films Berlin Alexanderplatz de Fassbinder : long mais très bons dialogues, entre sentimentalité et cynisme.
    Une phrase m’avait particulièrement marquée : « La vie est trop courte pour les sentiments éternels.. » !😉

    • Merci Thao de me donner ton avis. Oui, en effet, Berlin Alexanderplatz de Fassbinder a l’air très long (plus de 15h ??).
      Est-ce que cela t’avait donné envie de lire le livre ou pas ?
      En tout cas, belle citation !

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