Archives du Tag: thriller psychologique

Take Shelter, Jeff Nichols, 2012

En 2012, on mêle une fois de plus sur grand écran la névrose aux visions apocalyptiques de fin du monde avec Take Shelter, le dernier film de Jeff Nichols (Shotgun stories).

Le réalisateur américain retrouve ainsi son acteur fétiche Michael Shannon pour interpréter Curtis LaForche, un père de famille souffrant de troubles névrotiques proches de la schizophrénie : héritant de la maladie mentale de sa mère à 35 ans, il souffre d’hallucinations et d’obsessions liées à des phénomènes météorologiques proches de l’Apocalypse. Ses hallucinations ont pour thèmes des nuées d’oiseaux aux mouvements frénétiques, des tempêtes et tornades, des pluies acides épaisses… et des zombies. Au fur et à mesure, ses visions et désordres mentaux vont menacer la vie de ses proches : sa femme Samantha (Jessica Chastain vue dans The Tree of Life, L’Affaire Rachel Singer, La Couleur des sentiments et Killing Fields) et leur petite fille sourde-muette. Curtis LaForche n’a plus qu’une idée en tête : réaménager et agrandir l’abri anti-tornade pour se préparer au pire qu’il entrevoit dans ses prémonitions – quitte à devenir le fou du village aux yeux des habitants de la petite bourgade américaine.

Si l’on est pris les premières minutes du film par l’apparition des visions du personnage principal et la tension croissante générée par cet être en décalage, on se lasse trop rapidement à cause de la lenteur des faits et des dialogues. Les visions de l’être malade ne sont pas “cohérentes” (et ne suivent pas véritablement d’obsession phare) dans le sens où le réalisateur ne semble pas être certain du choix de son thème : doit-il pousser vers le film de genre faisant la part belle aux zombies, ou préfère-t-il creuser la question du thriller psychologique, verser dans du Shining, titiller le drame familial ou faire de son film une critique sociale des campagnes américaines tout en passant par la SF ? Jeff Nichols ne sait pas vraiment prendre parti et nous laisse suivre avec trop de distanciation (et de longueurs) son personnage principal. Sa folie ne nous emporte vraiment plus à partir de la seconde partie du film et encore moins à la toute fin dont la pseudo apothéose tombe vraiment à plat. Malgré la comparaison qui peut paraître évidente, Take Shelter est mille fois moins envoûtant, ténébreux et nourrissant que Melancholia de Lars Von Trier.

Black Swan… The Flesh and the Devil

Qui l’aurait cru ? Malgré les critiques dithyrambiques, Black Swan de Darren Aronofsky semble me poser problème… Je ne vous livre donc pas un article tout blanc ou tout noir comme les cygnes issus du ballet de Tchaïkovski, mais plus proche du complexe de Nina, l’héroïne de Black Swan interprétée par Natalie Portman, à savoir un pur mélange de bonnes et de mauvaises sensations.

Très inspiré des Chaussons Rouges de Michael Powell et Emeric Pressburger, Black Swan est avant tout un film sur l’art de la danse classique et tous ses à-côtés maléfiques : la souffrance d’un corps se pliant au désir de perfection, les problèmes physiques et psychologiques qui en découlent, la déformation du regard de la danseuse sur elle-même, etc. Car le problème de Nina, c’est son instinct de réussite inspiré et transmis (douloureusement) par sa mère alors qu’elle doit incarner à la fois le cygne blanc et le cygne noir dans la nouvelle mise en scène du Lac des cygnes par Thomas Leroy (Vincent Cassel) au prestigieux New York City Ballet.

A la façon d’un Perfect Blue de Satoshi Kon, Nina est plongée dans l’enfer de sa propre personnalité par l’intermédiaire d’une relation saphique qu’elle entretient (ou pense entretenir) avec une autre danseuse de la troupe, la sensuelle et masculine Lily (Mila Kunis), qui incarne parfaitement son double, le cygne noir. Pour se retrouver elle-même, complétée de cette double facette cygne noir-cygne blanc, et pouvoir atteindre la perfection dévolue à son rôle de Reine des cygnes, Nina traverse les mondes obscurs de la schizophrénie et entre irrésistiblement en conflit avec ceux qui la poussent (Thomas Leroy, Lily) ou l’en empêchent (la danseuse Beth jouée par Winona Ryder, ou encore sa mère). Un voyage vers son moi profond qui la plonge dans une perfection doublée d’une tragédie finale.

Moins pornographique que Requiem for a dream, Black Swan est toutefois sulfureux et Darren Aronofsky se plaît à nous replonger dans le monde des excès physiques (masturbation, anorexie, paradis artificiels) entraînant une perte, un oubli de soi, ce que refuse la très sérieuse et professionnelle Nina au début du film.
Le réalisateur filme une fois de plus les nuques et les dos comme on filme les visages (et ajoute à sa palette chevilles, orteils, doigts, ongles) rapprochant peu à peu son héroïne d’une incarnation uniquement faite de muscles et d’os (au fur-et-à-mesure que maigrit Nina). Superbe, Natalie Portman devient ainsi le pendant féminin de Mickey Rourke dans The Wrestler à travers l’obcession d’Aronofsky pour le corps changeant et dirigé par une mentalité extrême. Je regrette cependant les exagérations gores à l’intérieur des hallucinations de Nina : je pense que son cas est suffisamment angoissant et morbide pour éviter ce genre d’accès d’hémoglobine.

Après le magnifique (et énigmatique) plan séquence où Nina se transforme en cygne noir (si réussi qu’on parvient à ressentir cette chair de poule qui quadrille le corps de la danseuse avant l’apparition des premières plumes), on peut certes saluer ce film qui nous laisse groggy de tant d’efforts et de souffrances, mais aussi ressentir négativement un je-ne-sais-quoi de trop, si typique des films de Darren Aronofsky.

Rétrospective Hitchcock : Frenzy (1972)

Premier film présenté lors de la rétrospective Alfred Hitchcock à l’Institut Lumière de Lyon, Frenzy est surtout le dernier long-métrage britannique du réalisateur (1972).

Frenzy (qui signifie délire, frénésie et inspirera à Roman Polanski son Frantic en 1988) est un thriller mettant en scène un maniaque sexuel qui étrangle les femmes avec sa cravate. Deux personnages masculins sont particulièrement mis en avant : Richard ‘Dick’ Blaney (Jon Finch) licencié d’un emploi de barman et Robert ‘Bob’ Rusk (Barry Foster) grossiste en fruits et légumes à Covent Garden (ce dernier acteur ressemble étrangement à Michael Caine – en plus malsain – à qui Hitchcock avait proposé le rôle). Très vite, le film nous livre l’identité du meurtrier. Mais l’un des deux est accusé de crimes qu’il n’a pas commis (même s’il n’est pas tout blanc). Tout le suspens réside dans la façon dont le meurtrier fabrique des preuves accablantes pour se sauver et faire accuser un autre homme.

J’aime particulièrement ce film qui me paraît très original dans la filmographie du ‘maître du suspens’. Je le trouve authentique et ‘cradingue’ (excusez le langage mais c’est vraiment le mot qui me vient à l’esprit par son côté grand-guignol). Les visages des personnages sont laids, sales, poussiéreux et ils transpirent tous sous leurs vêtements orangés, verdâtres et marrons.
Hitchcock, qui n’est plus inquiété par la censure, ne nous fait plus seulement des clins d’oeil lubriques : il insère pour la première fois des scènes sexuelles et de nudité, où les corps de femmes ressemblent à de la viande crue (la nourriture est une grande thématique hitchcockienne). Plusieurs scènes symbolisent parfaitement cela : le corps de la femme étranglée, jeté dans le camion de pommes-de-terre ; la femme du policier qui grignote tout en s’interrogeant sur le cadavre de ‘Babs’…

Hitchcock nous livre ici un ‘sale’ portrait de l’Angleterre des 70′s, similaire à ce que proposait Sidney Lumet la même année dans son incroyable The Offence avec Sean Connery dans son rôle le plus noir (sorti seulement en 2007 en France).

Je vous laisse en compagnie de Sir Alfred. Il va tout vous expliquer…