Melancholia de Lars Von Trier : le Soleil noir est une planète bleue
Les premières notes du prélude de Tristan & Isolde de Wagner, le visage éteint de Justine (Kirsten Dunst), ses yeux s’ouvrant tout doucement et la chute lancinante d’oiseaux tombant du ciel au ralenti sont les premières clés offertes par Lars Von Trier dans son chef d’oeuvre apocalyptique Melancholia. Le mot est certes galvaudé mais il s’agit bien d’une grande œuvre que nous propose ici le sulfureux réalisateur danois. Un ovni dans le ciel cinématographique de cet été, d’une puissance à la fois bienfaitrice et absorbante, au même titre que cette lumière bleue qui émane de la planète Melancholia et inonde le corps nu de Justine avant le Jugement Dernier.
Selon un découpage traditionnel par cartons (Justine et Claire), deux volets pour nous plonger dans l’âme de ces deux sœurs, l’une blonde (Kirsten Dunst), engloutie par les névroses de la vie réelle mais mystique et voyante lorsque le ciel s’approche des hommes avant l’Apocalypse ; l’autre brune (Charlotte Gainsbourg), douce, vivante et maternelle ici-bas mais désespérément malade face au jeu des forces célestes et naturelles. Deux figures de cette "Terre qui n’est pas bonne", qui se révèlent à partir du moment où s’évapore Antarès, cette curieuse planète rouge de la constellation du Capricorne, disparaissant derrière l’énorme Melancholia, le Soleil noir de nos héroïnes bien fardé derrière sa beauté bleue, tout comme notre pauvre petite planète.
D’entrée, on est subjugué par la force évocatrice de ces images-tableaux où les personnages semblent à la fois flottants et lourds, subissant une pesanteur hors-norme et puissante ; cette force est soulignée par les notes de Wagner et le spectaculaire bourdonnement évoquant la trajectoire céleste et pesante de Melancholia. Justine est prise dans ses lianes de laine grise, ces ficelles créées par sa maladie psychique qui la retiennent éloignée dans la réalité de son nouvel époux (Alexander Skarsgård) et de son mariage (invités et cérémonial compris).
Des souvenirs de Festen (Thomas Vinterberg, 1998), de films d’Ingmar Bergman (Sourires d’une nuit d’été, 1955) resurgissent dans les scènes du banquet de mariage, avec ces phrases assassines lancées par les proches de Justine et Claire (leur mère jouée par Charlotte Rampling, leur père – John Hurt, le mari de Claire – Kiefer Sutherland, tous les trois parfaits dans leurs rôles respectifs). Comme Justine dans le bureau de Claire et John lorsqu’elle remplace tous les livres d’exposition d’art abstrait par des monographies symboliques dont celle de John Everett Millais (Ophelia 1852), il est à présent préférable de laisser parler les images de Lars Von Trier, simplement sublimes, tout comme ce film à couper le souffle (au sens premier du terme).
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