A l’origine du Livre Rouge
Le visiteur est, d’entrée, accueilli par un portrait en pied grandeur nature de C.G. Jung dans la force de l’âge. Puis trois petites peintures, des marines, peintes à trois âges de la vie du psychologue analytique (1875-1961) introduisent l’exposition sur le Livre Rouge : récits d’un voyage intérieur (au musée Guimet de Paris jusqu’au 7 novembre 2011), certainement pour signifier l’importance de l’élément minéral (eau et pierre) dans l’imaginaire de Jung.
Les Mandalas pour se retrouver
En poursuivant, on découvre le premier Mandala réalisé par Jung, et des croquis qui rappellent avec beaucoup de précision la principale problématique du roman d’apprentissage philosophique Demian d’Hermann Hesse (> Lire le billet “Demian, le roman Jungien d’Hermann Hesse”).
Des peintures mystiques et alchimiques représentant les visions diurnes et nocturnes de Jung ; sa carte d’étudiant à Paris (“Charles Jiung”) ; le buste d’un Voltaire ironique qu’il aimait posséder dans son bureau ; de nombreuses esquisses qui inaugurent les recherches au cœur des “carnets noirs” à l’origine du Livre Rouge… Toute cette iconographie nous entraîne au cœur de la pensée Jungienne et de son travail artistique de recherche spirituelle ayant pour but ultime de “retrouver son âme“. De ce point de vue, on peut toutefois regretter que la part sombre et la douleur de Jung liée à son “anima” perdue ne soient pas plus expliquées dans cette exposition. Cependant, le visiteur peut facilement rester quelques longues minutes à regarder, charmé, une vidéo où l’on voit un Jung artisan, en train de sculpter des pierres dans son jardin, pierres qu’il posera ensuite sur la façade de sa Tour de Bollingen.
“Dés le début, j’eus la certitude qu’il fallait bâtir au bord de l’eau (…) La Tour fut pour moi un lieu de maturation, un sein maternel ou une forme maternelle dans laquelle je pouvais être à nouveau comme je suis, comme j’étais, et comme je serai. La Tour me donnait l’impression que je renaissais dans la pierre. Je voyais en elle une réalisation de ce qui n’était que soupçonné auparavant, une représentation de l’individuation”.
Au centre de l’exposition, comme un cœur de Mandala et un voyage vers le centre, se trouve le fameux Livre Rouge, l’exemplaire original enluminé et calligraphié durant 16 années par Jung. Cinq pages dudit livre ont été soigneusement détachées, et exposées sous une cage de verre : visibles recto et verso, elles semblent sortir tout droit d’un grimoire moyenâgeux. De nombreuses sculptures réalisées par Jung lui-même (en bois ou en pierre) prouvent à quel point cet artiste éclairé fut profondément inspiré par les symboles et les pensées asiatiques (ce qui correspond à la seconde partie de l’exposition). Le plus amusant est sans doute la figure redondante de l’Atmavictu, qui apparaît pour la première fois à Jung dans un fantasme en 1917 : liée aux symboles du serpent, du vieil homme, de l’ours, de la loutre, du triton et de Philémon.
Autres symboles, autres géographies : l’exposition nous projette aussi dans les légendes indiennes puisque Jung écrivit lui-même qu’il existait “une intense relation inconsciente à l’Inde”. Cette partie de l’exposition est plus difficile à appréhender. De même, les liens établis entre l’œuvre Jungienne et la pensée bouddhiste. Le plus marquant ici est l’importance de la forme du Mandala, une expérience visionnaire dans le bouddhisme tibétain, permettant le processus d’individuation prôné par Jung. Tout un pan de l’exposition s’attache aussi à la problématique de la confrontation avec la mort : “Je suis allé dans la mort intérieure et j’ai vu que la mort extérieure était meilleure que la mort intérieure. Et j’ai décidé de mourir extérieurement et de vivre intérieurement” (C.G. Jung, Liber Secundus, ch. III, “Un parmi les humbles”). Ici sont présentées les figures effrayantes de Yama (seigneur de la mort), Târâ (déité féminine de la compassion et archétype de la mère pour Jung), Palden Lhamo (“la glorieuse déesse”). Deux autres rapprochements aux pensées orientales sont encore établis: avec le bouddhisme zen (pour ce qui est de l’importance de la “réalisation de la Totalité” ou du “processus d’individuation”) et enfin le Taoisme (par rapport à ses recherches sur Le Mystère de la Fleur d’Or). Plus concrètement, Jung est reconnu aujourd’hui pour avoir été l’un des plus importants faiseurs de pont de compréhension spirituelle entre l’Orient et l’Occident. Le musée Guimet rend ici un bel hommage à cet humaniste du 20e siècle, dont la pensée trouve encore un écho retentissant à notre époque.











