Disons-le tout court : J’AIME ce film, je l’adore ! Je ne me lasserai jamais de le voir et de le revoir. Notorious (Les Enchaînés) est un bijou mettant en scène l’un des plus beaux couples du 7e art : Cary Grant et Ingrid Bergman, tous les deux au sommet de leur classe et de leur beauté. Le noir et blanc parfait de ce film et la photographie magnifient leurs peaux de velours. L’histoire d’espionnage (les américains continuent de surveiller des nazis cachés au Brésil – dont Alexander Sebastian joué par Claude Rains) n’est pas le sujet le plus important du film : c’est plutôt un décor dans lequel Hitchcock place ses deux magnifiques sujets que sont Devlin (Cary Grant) et Alicia (Ingrid Bergman). Car ce film est surtout célèbre pour sa fameuse scène du baiser, ‘la plus longue de l’histoire du cinéma’, et la plus érotique surtout, par le frôlement de leurs peaux, de leurs joues et de leurs lèvres doucereuses contre leurs nuques, leurs cheveux ou leurs épaules.
Notorious est aussi une performance d’un point de vue technique : des plans très marquants inondent le film et créent le suspens, l’angoisse, l’effroi. J’en frissonne encore lorsque je repense à l’apparition de la mère de Sebastian, sortant de l’ombre jusqu’à ce qu’apparaisse son visage figé en gros plan (une autre Mrs Danvers en quelque sorte) ; le plan vertigineux où la caméra plonge du haut de l’escalier jusqu’à atteindre la main d’Ingrid Bergman en gros plan, contenant la fameuse clé de la cave à vin de Sebastian ; l’éternel jeu de Hitchcock sur les objets transformés en de véritables protagonistes du film (la clé, le trousseau, les bouteilles de champagnes dans la glacière, les bouteilles de vin dans la cave, les étiquettes des années des bouteilles, le foulard noué autour de la taille d’Ingrid Bergman par Cary Grant), etc.
Hitchcock réussit aussi à intégrer de belles scènes comiques désamorçant par moments certaines scènes ‘trop’ romantiques ou ‘trop’ pesantes dans le domaine de la sphère familiale : le dialogue entre Devlin et Alicia au début du film (dans l’appartement puis dans la voiture), la révélation de la mère de Sebastian, revêtant son ‘costume’ de justicière nazie, cigarette au bec pour mieux rétablir la situation (ce que ne peut faire son fils trahi par la femme qu’il aime, et soumis face à la figure de la mère, comme tant d’autres personnages hitchcockiens).
Truffaut et Chabrol ont beaucoup écrit sur ce film magique. Je cite ici Truffaut : ‘J’étais réellement impatient d’en arrivé à Notorious, car c’est vraiment celui de vos films que je préfère, en tous cas de tous vos films en noir et blanc. Notorious, c’est la quintessence de Hitchcock. Il est resté extrêmement moderne. Il contient peu de scènes et est d’une pureté magnifique (…) La plus grande réussite de Notorious, c’est probablement qu’il atteint au comble de la stylisation et au comble de la simplicité.’ (Hitchcock-Truffaut).
Il y a parfois des séances ciné qui commencent mal. Comme lorsqu’on va voir un chef d’œuvre sans trouver personne pour nous accompagner (Oh, Chat Masqué, fais-nous pleurer dans les chaumières…). Mais heureusement, le hasard fait parfois bien les choses pour un chat superstitieux. A l’Institut Lumière de Lyon, les (confortables) fauteuils portent l’inscription d’un nom de réalisateur célèbre. Et lorsqu’on se rend à la rétrospective Hitchcock pour voir Vertigo, l’âme en peine, un miracle peut arriver : c’est ce qui s’est passé pour moi lorsque j’ai choisi par hasard le fauteuil portant la plaque Hitchcock. Oui, ce fut sans doute là le signe avant-coureur d’une séance ‘mystique’…
En deux temps, trois mouvements, me voici replongé dans l’immense Vertigo. Une bouche, un nez, l’oeil d’une femme sous un filtre rouge, un tourbillon sur son iris et le prélude de Bernard Herrmann fait immédiatement résonner l’angoisse, le suspens et le vertige par ses notes tournoyantes, rappelant l’acrophobie de Scottie (James Stewart).
Dès la première minute, on sent que ce film est a-normal, vertigineux et hypnotisant. Hitchcock place sa scène sur les toits de San Francisco où l’on voit Scottie, précédé d’un policier, poursuivre un malfaiteur très agile. Notre héros loupe une corniche, glisse sur un toit de tuiles. Le policier qui fait demi-tour et vient à la rescousse chute dans le vide alors qu’il tente d’attraper la main de Scottie.
Son corps tombe et s’écrase violemment au sol : notre héros a désormais la phobie de la hauteur.
Scottie convalescent et jeune retraité de la police trouve refuge chez son ex-fiancée Midge (Barbara Bel Geddes), styliste de dessous féminins, intello binoclarde charmante. Il est curieusement contacté par un ami de jeunesse, Galvin Elster, qui lui demande de suivre sa femme Madeleine (Kim Novak) qui se comporte étrangement depuis quelque temps : selon lui, elle est envoûtée par la mort d’une aïeule, Carlotta Valdès.
Scottie passe donc son temps à suivre cette belle femme blonde et mystérieuse. Ses pérégrinations suspectes l’entraîne jusque dans un cimetière, devant la tombe de Carlotta Valdès, dans un hôtel irlandais, un musée (devant le tableau représentant Carlotta), dans une église espagnole et sous le Golden Gate Bridge, où il voit Madeleine se jeter à l’eau et la sauve de la noyade. Scottie est à présent convaincu de la véracité des dires de son ami et du caractère suicidaire de Madeleine.
Il se rapproche d’elle en lui avouant qu’il doit la protéger. Puisqu’il lui a sauvé la vie, ils sont liés l’un à l’autre. On oublie le mari inquiet et on assiste à la force d’un amour passionnel, peut-être l’un des plus beaux du 7e art. Mais Madeleine est malgré tout complètement possédée par le destin qu’elle s’inflige à elle-même : elle doit mourir comme le veut Carlotta qui vit en elle. Ils retournent dans l’église espagnole et soudain, Madeleine s’enfuit pour gravir les escaliers de bois en colimaçon du clocher. Scottie, pris de panique, subit une nouvelle crise d’acrophobie et ne peut la poursuivre. Un cri, un corps qui tombe : Madeleine s’est jetée du haut du clocher.
Et là, vous vous dîtes sûrement (si vous n’avez pas vu le film) : pas malin le chat, il nous a tout raconté… Pas avec Sir Alfred, le maître du suspens (et des gros coups de bluff). Car ici commence un second film. Scottie tombe dans une apathie totale et devient dépressif. Midge a beau faire, Scottie est toujours fou amoureux d’une morte. Quelques mois plus tard et toujours à l’affût de souvenirs le ramenant à Madeleine, il découvre son sosie sur le trottoir d’en face : une femme brune aux cheveux ondulés, portant une robe verte, lui ressemble étrangement. Scottie la suit, finit par faire sa connaissance et très vite, la jeune femme (Judy) devine que cet homme recherche en elle la femme disparue qu’il aime encore. Hitchcock transforme notre héros en Pygmalion, qui désire à tout prix faire porter à Judy les mêmes vêtements que Madeleine, lui changer la couleur de ses cheveux, sa coiffure, son maquillage, etc. Après ces transformations, Judy est Madeleine et Scottie redevient amoureux. Je ne dévoile pas certains éléments précis qui annoncent un renversement de situation pour ne pas gâcher le plaisir de ceux qui n’auraient pas encore vu ce chef d’oeuvre. En résumé, tout ce que je peux dire ici est que Scottie va réaliser à quel point il est victime d’une sombre machination (à plusieurs épaisseurs, ce qui renforce la richesse et la complexité du film, vertigineux).
Vertigo ce sont ces spirales hallucinantes et colorées dans lesquelles tombe le personnage de James Stewart tout au long du film ; ces scènes de cauchemar qui introduisent des éléments d’animation (le bouquet de Carlotta qui perd ses pétales formant des rubans emportant encore plus Scottie vers la folie et l’obsession, ces flashs bleus, violets, rouges lorsqu’il rêve qu’il marche dans le cimetière et le thème de Carlotta tonitruant et hispanisant de Bernard Herrmann) ; le chignon et la moue boudeuse de Kim Novak ; son superbe profil ; la maladresse touchante de Barbara Bel Geddes ; la couleur du ciel de San Francisco ; les scènes toutes cotonneuses et irréelles du cimetière et des poursuites en voiture ; le foulard noir de Madeleine qui vole au vent lorsqu’elle dépose une lettre d’excuse et de remerciements dans la boîte aux lettres de Scottie ; la scène troublante filmée dans la forêt des séquoias géants ; la frénésie de Scottie lorsqu’il tente de transformer Judy ; la détresse de cette dernière lorsqu’elle espère que Scottie puisse l’aimer autant qu’il aime la disparue ; son apparition fantomatique lorsqu’elle sort de la salle de bain après s’être coiffée de la même manière que Madeleine…
Tous ces éléments (et bien d’autres) font de Vertigo/Sueurs Froides un film fou, complet et magique, saisissant complètement le spectateur dès les premières secondes, peut-être comme aucun autre générique de film n’a su le faire. Le film le plus envoûtant que je connaisse.
Jusqu’au dimanche 3 avril 2011, l’Institut Lumière de Lyon propose une rétrospective de tous les longs-métrages de SirAlfred Hitchcock. J’aurai l’occasion de vous reparler de certains d’entre eux (car je compte bien en profiter !).
D’ici-là, voici la liste des films qui seront projetés :
Frenzy Le Procès Paradine Fenêtre sur cour Mais qui a tué Harry ? Le Rideau déchiré Soupçons L’Étau Vertigo/Sueurs froides Rebecca Mr. & Mrs Smith/Joies matrimoniales Saboteur/Cinquième colonne Les Trente-neuf marches Correspondant 17 La Corde The Skin Game L’Inconnu du Nord-Express Jeune et innocent Le Crime était presque parfait Les Enchaînés Lifeboat Les Oiseaux La Maison du Dr. Edwardes Pas de printemps pour Marnie L’Homme qui en savait trop A l’Est de Shanghai Les Amants du Capricorne L’Ombre d’un doute Numéro 17 Psychose Murder ! Bon voyage Aventure malgache La Main au collet Le Faux coupable Blackmail/Chantage (versions parlante et muette) Une Femme disparaît La Mort aux trousses Le Grand alibi The Lodger/Les Cheveux d’or Complot de famille La Taverne de la Jamaïque La Loi du silence
Et à noter, la sortie d’un grand livre événement (le 18 janvier 2011) : Alfred Hitchcock, Une vie d’ombres et de lumière, de Patrick McGilligan, aux éditions Actes Sud/Institut Lumière (1120 pages, 100 photos, 32 €).
La Cinémathèque Française à Paris propose elle aussi une rétrospective Hitchcock, du 5 janvier au 28 février 2011 : voir la liste des films projetés.