Archives du Tag: cinéma 2011

Quand le cinéma français s’inquiète de nos chères têtes blondes…

L’année 2011 est certainement un cru exceptionnel en terme de filmographie consacrée aux enfants, pré-ados et adolescents. Les réalisateurs et scénaristes ont tout l’air de vouloir mettre en lumière les histoires et trauma de nos bambins français lorsqu’on observe les dernières sorties (et succès) des films sur les grands écrans de l’hexagone : La Permission de minuit, Mon père est femme de ménage, Tomboy, Le Gamin au vélo, Monsieur Papa, L’élève Ducobu, Tous les soleils, My Little Princess, Un Amour de jeunesse

On pourrait presque se demander quel symptôme se joue d’une telle coïncidence: car creuser des thématiques proches de l’enfant et de l’adolescent renvoie peut-être à un malaise généralisé de la place des parents dans la société actuelle ; toujours et encore de la question des parents divorcés et de la place de l’enfant au cœur du marasme amoureux et marital ; le parent unique confronté aux difficultés sociales et financières qui ne peut tout simplement pas élever son enfant ou qui n’assume pas son travail dans une société si stéréotypée ; l’identité de l’enfant (souvent unique) et la projection qu’exerce sur lui son père ou sa mère, etc.

Le cinéma français semble vouloir mettre à mal le symbole même de l’innocence en faisant porter à l’enfant le lourd sac-à-dos remplis de problèmes, contraintes, complexes et fantasmes de ses parents. Ce miroir de notre société éloigné des plaisirs innocents et des jeux naïfs des enfants prouve certainement une fois de plus à quel point nous ne nous reconnaissons plus dans les pré-ados et adolescents d’aujourd’hui. Le gouffre est aussi large que le terrain de rugby où s’amuse le jeune Marius alors qu’il se crée un père à défaut d’en avoir un : symbole ironique de la place des parents aujourd’hui, qui n’existent tout simplement pas (Monsieur papa) ou qui cherchent à tout prix à disparaître (Le Gamin au vélo). Intervient alors le parent de substitution dans ces deux films (Robert Pique dans le film de Kad Merad et Samantha / Cécile de France dans le film des Frères Dardenne).

L’identité de l’enfant/adolescent pose aussi problème : qui est-il /elle lorsque le corps se transforme (Tomboy), lorsqu’il est en proie à la maladie (La Permission de minuit) ou face à une mère dévorante (My Little Princess)? Dans tous les cas, c’est le regard de l’adulte qui bloque l’accès aux rêveries et à l’évasion personnelle; sa maladresse et son fonctionnement répondant aux stéréotypes et autres schémas de pensée construits (voire figés) rentrent forcément en conflit avec la mouvance de l’esprit de l’enfant, en construction. D’où l’incompréhension totale qui émane forcément à l’adolescence, mise en scène par exemple dans les films Mon père est femme de chambre et Tous les soleils.

Finalement, même si les films cités ici ne sont pas tous des chef d’œuvres (loin s’en faut), ils permettent néanmoins d’entrevoir une riche palette des relations entre les enfants, les adolescents et les adultes. Présentés sous différents registres (le drame, la comédie ou même l’humour potache – là je pense à L’élève Ducobu que je n’ai pas encore cité car il n’en vaut peut-être pas vraiment la peine, hum…), tous ces longs-métrages mettent en lumière la place déterminante de l’enfant dans notre société, une place mouvante, en transformation, qui cherche ses repères de manière plus ou moins silencieuse.

Le Complexe du Castor (The Beaver) de Jodie Foster avec Mel Gibson

Présenté lors du Festival de Cannes 2011 (sélection film hors compétition), Le Complexe du Castor (The Beaver) de Jodie Foster se concentre sur l’histoire de Walter Black, admirablement interprété par Mel Gibson qui signe ici son come back et se rachète une conduite grâce à son interprétation d’une justesse désarmante.

Qui est Walter Black ? Un père de famille dépressif, quinquagénaire ne croyant plus en rien, se réfugiant dans le sommeil pour oublier ses multiples difficultés : à vivre, à gérer l’entreprise de jouets héritée de son père, à être lui-même un bon père attentionné et un mari aimant. Mais Walter Black n’est plus que l’ombre de lui-même le jour où sa femme (Jodie Foster) le met à la porte, ne pouvant plus supporter cette souffrance et ses complexes qui les contaminent et les rongent à petit feu, elle et leurs enfants. La solitude d’une chambre d’hôtel, se noyer dans l’alcool et être nul et ridicule jusque dans sa tentative de suicide, c’est aussi ça, Walter Black. Sauf que notre anti-héros a trouvé une vieille marionnette dans un container : un castor.

Une attraction maladive s’acharne alors sur lui et le pousse à porter la marionnette en continu : il ‘pense’ désormais via cet écran, ce double de peluche et utilise cet artefact pour communiquer avec ses proches (et avec lui-même). Ses nouveaux agissements de ventriloque avec sa marionnette semblent être auto-thérapeutiques puisque sa famille le retrouve petit à petit ; mais la schize est bien profonde et suppure discrètement…

Les éléments cinématographiques “Fosteriens” sont bien présents : l’étude attentive des enfants surdoués et mal-aimés (écho à son film Le petit hommeLittle man tate – 1991), l’attrait psychologique que représente chacun de ses personnages, le tout dans un film mêlant le tragique, voire le sordide, à l’absurde. Mel Gibson livre ici une interprétation étonnante (ses exercices de ventriloque sont saisissants, bien mis en valeur par les plans créés par la réalisatrice, où l’on a le sentiment de voir une peluche vivante et maléfique prendre peu à peu possession de son propriétaire). Jodie Foster est, quant à elle, d’une justesse touchante dans son rôle de mère de famille qui tente d’aider ses trois hommes, tous engloutis plus ou moins dans le même cercle vicieux. Cependant, il est réellement fâcheux d’avoir tant voulu donner d’épaisseur au personnage du jeune adulte et fils aîné du couple (Porter Black, interprété par Anton Yelchin). Son histoire d’amour avec la jeune Norah (Jennifer Lawrence) compte tous les instants soporifiques du film et s’incruste de manière maladroite dans la stratégie de Foster de créer des personnages écrans ou miroirs, se répondant les uns les autres pour mieux révéler les complexes générationnels avec lesquels ils doivent pourtant vivre.

L’Etrange affaire Angélica, Manoel de Oliveira

A 103 ans, Manoel de Oliveira réalise encore et toujours des films d’une grande poésie !
Dernier long-métrage en date : L’Etrange affaire Angélica (O Estranho Caso de Angélica), sorti le 16 mars dernier sur quelques-uns de nos écrans français. Et l’adjectif présent dans le titre résume à lui seul l’atmosphère du film : l’étrangeté est le maître mot de cette histoire de femme morte, photographiée par un jeune artiste solitaire, qui devient peu à peu obsédé par le spectre de cet ange de la mort. Car le sourire figé de la jeune femme sur son visage de cire est loin d’être angélique : l’apparition mouvante du visage souriant de la femme sur les photos prises par Isaac (demandées par la mère de la jeune femme) glace le sang du photographe, le rendant fou. Comme le dit la superstitieuse Mme Justina (qui tient la pension où vit Isaac), le mauvais oeil règne sur eux (comme son chat fixant son petit oiseau en cage durant de longues minutes).

Manoel de Oliveira renoue ici avec l’un de ses thèmes de prédilection : l’obsession d’un être pour un autre, l’envoûtement créé par un regard, un sourire, qui mène peu à peu à la folie, voire à la mort. Il rend visible à l’écran – dans un cadre contemporain – des thèmes maintes fois étudiés par les écrivains du 19e siècle comme Guy de Maupassant, Théophile Gautier, Jules Barbey d’Aurevilly (réhaussés par la musique de Frédéric Chopin). Et ce n’est pas un hasard pour ce réalisateur passionné de littérature, qui avait déjà procédé à une réécriture de Madame Bovary avec son film Val Abraham (1993) ou plus récemment, d’une nouvelle d’Eça de Queiroz, Une Singulière jeune fille blonde (2009).

D’un point de vue pictural, les apparitions du spectre d’Angélica enlaçant Isaac lors d’un vol crépusculaire m’ont fait penser aux “amoureux volants” de Marc Chagall (dans les tableaux La Mariée, Les Trois bougies). Le choix du nom du photographe entre aussi en résonance avec le tableau Le Sacrifice d’Isaac. Un nom bien choisi puisque Isaac signifie “il rira”, rappelant le sourire d’Angélica.

Quant aux scènes de famille endeuillée, j’ai cru revoir quelques tableaux d’Edvard Munch dont La Mort dans la chambre de la malade (1894).

Par ce film, Manoel de Oliveira réinvente des tableaux comme on aime des talismans ou des icônes, pour mieux conjurer le mauvais sort et chasser lui même l’Ange de la Mort. Il a lui-même avoué :
“Cesser de travailler, c’est mourir. Si on m’enlève le cinéma, je meurs”.