Marie-Louise von Franz et le processus d’individuation

Dans l’ouvrage collectif conçu et réalisé par Carl Gustav Jung intitulé L’homme et ses symboles (publié en 1964 en France aux éditions Robert Laffont), Marie-Louise von Franz (1915-1998), élève et collaboratrice de Jung, présente le concept de processus d’individuation, l’une des notions clés de la psychologie analytique.

L’évolution psychique

Marie-Louise von Franz part d’un postulat : “dans l’ensemble, [les rêves] paraissent obéir à une disposition, un schème très général qu’il [Jung] appela le “processus d’individuation” - c’est-à-dire, un processus de croissance psychique lent, invisible au début mais qui finit par transformer la personne aux yeux de son entourage. Cette croissance invisible et involontaire est inconsciente et est régie par le “Soi” (la totalité de la psyché originelle dénommée par Jung, en opposition au “Moi”, toute petite partie de la psyché). Marie-Louise von Franz, tout comme Jung, s’est passionnée pour l’étude de la présence de ce noyau inconscient de la psyché au cœur de tout être, à travers les âges et les civilisations. L’auteur offre ici de nombreux exemples de cette prise de conscience chez les grecs (le daimon intérieur de l’homme), les égyptiens (Ba – l’oiseau à tête humaine), les romains (le génie inné de l’individu), les sociétés primitives (sous la forme de fétiches) ou encore les indiens Naskapis (qui sont à l’écoute de leurs rêves pour évoluer dans leur quotidien). Pour résumer, le Soi est la voix/voie intérieure qui se distingue toujours du Moi (personnalité consciente). “Son degré de développement dépend de la bonne volonté que met le Moi à écouter les messages du Soi. [...] A proprement parler, ce processus d’individuation n’est réel que si l’individu en a conscience et vit en union avec lui” (p162). En présentant quelques rêves racontés par ses patients, Marie-Louise von Franz illustre parfaitement les forces qui agissent, de manière quotidienne, sur la psyché de l’homme et de la femme.

Marie-Louise von Franz

Première rencontre avec l’inconscient et découverte de l’ombre

“Célébrée” au sein des plus grandes œuvres littéraires, musicales, picturales ou cinématographiques, la part d’ombre de la psyché humaine est souvent révélée par les rêves, en comprenant des aspects strictement personnels (éléments du Moi) et collectifs (dont la source est en dehors de la vie personnelle de l’individu). Marie-Louise von Franz aborde ici l’effet de cette ombre sur le quotidien de l’individu et ses relations aux autres. Selon elle, l’ombre de l’inconscient de la personne dans ses rêves est presque systématiquement du même sexe (p168). C’est aussi cette “ombre” qui nous joue de mauvais tours via les “projections”. “Il dépend beaucoup de nous que notre ombre soit notre amie ou notre ennemie. [...] Si l’ombre recèle des forces positives, vitales, il faut les intégrer à la vie active et non pas les réprimer” (p173).

L’anima

Salomé par Gustave Moreau

A côté de cette ombre, un autre “personnage” symbolique de l’inconscient impose ses propres codes à l’individu. C’est ici qu’interviennent les concepts d’anima et d’animus créés par Jung : “Si le rêveur est un homme, il découvrira une personnification féminine de son inconscient ; et dans le cas d’une femme, ce sera une personnification masculine. Souvent, ce second personnage symbolique surgit dans le sillage de l’ombre, créant de nouveaux problèmes”. (p177). Marie-Louise von Franz explique très bien pourquoi l’anima (l’élément féminin de la psyché masculine) est souvent personnifiée par une sorcière ou une prêtresse dans de nombreuses civilisations. Elle cite des figures comme la Reine de la Nuit de la Flûte Enchantée de Mozart, les Sirènes des Grecs, la Lorelei des Allemands, Salomé, la Roussalka des mythes slaves. Ces “femmes féeriques” personnifient les aspects dangereux de l’anima, origines d’un “mirage [amoureux] destructeur”.

La Reine de la Nuit

Mais l’anima de la psyché de l’homme peut aussi posséder des aspects positifs : elle peut être un “guide, un médiateur entre le Moi et le monde intérieur, le Soi” (p180). C’est le cas des femmes sculptées sur les proues des bateaux, des figures comme la Béatrice de Dante, la déesse Isis qui apparaît en rêve à Apulée dans l’Âne d’Or, ou la “dame” origine de l’amour courtois au Moyen-Âge. Selon Jung, il existe quatre stades de développement de l’anima (p185) : “Le premier pourrait être parfaitement symbolisé par Eve, qui représente des relations purement instinctuelles et biologiques. Le second est incarné par l’Hélène de Troie : elle personnifie le niveau romantique et esthétique, encore caractérisé cependant par des éléments sexuels. Le troisième pourrait être représenté par la Vierge Marie, une figure dans laquelle l’amour (Eros) atteint à l’altitude de la dévotion spirituelle. Le quatrième est la sagesse, qui transcende même la sainteté et la pureté, symbolisée entre autres par la Sulamite du Cantique des Cantiques [...] Mona Lisa est le symbole qui se rapproche le plus de la sagesse de l’anima. [...] En Inde, le même archétype est représenté par Shakti, Parvati, Rati [...] Chez les musulmans, on la trouve en Fatima, fille de Mahomet”. Marie-Louise von Franz, par l’intermédiaire du discours de Jung, met en garde l’homme : il doit considérer l’anima pour ce qu’elle est, “la femme dans l’homme”, qui transmet les messages essentiels du Soi, et ne pas la réduire à sa projection dans le réel.

L’animus

Barbe-Bleue

Comme l’anima chez l’homme, l’animus chez la femme est une personnification masculine de l’inconscient et possède aussi des aspects négatifs et positifs. Cet animus apparaît surtout sous la forme d’une “conviction cachée et sacrée” (p189). Quelles sont ses représentations lorsqu’il est négatif ? Il devient l’Ange de la Mort, Hadès qui enlève Perséphone, le voleur ou le meurtrier des contes, Barbe-Bleue, un groupe d’hommes violents… Du côté de ses aspects positifs, Marie-Louise von Franz cite des représentations liées à l’instinct de création. Comme l’anima, l’animus comporte quatre stades de développement : 1) il est la personnification de la simple force physique (athlète) ; 2) il possède l’esprit d’initiative et la capacité d’agir d’une façon organisée ; 3) il est le “verbe” sous les traits d’un prêtre ou d’un professeur ; 4) il est incarnation de la pensée. En termes de mises en garde, comme à propos de l’anima, Marie-Louise von Franz avoue que “l’homme intérieur de la psyché féminine peut provoquer des difficultés conjugales (p195) à cause du jeu des projections”.

> En savoir plus sur Marie-Louise von Franz sur cgjung.net

En savoir plus sur L’homme et ses symboles de C. G. Jung 

AIR : Assises Internationales du Roman, aux Subsistances de Lyon du 28 mai au 3 juin 2012

Les Subsistances de Lyon accueillent, du 28 mai au 3 juin 2012, la 6e édition des Assises Internationales du Roman conçues et réalisées par Le Monde et La Villa Gillet. Le thème de cette année ? “Penser pour mieux rêver”. Les Assises Internationales du Roman aux Subsistances (8 bis, quai Saint-Vincent dans le 1er arrondissement de Lyon) représentent un rendez-vous inespéré pour tous les lecteurs passionnés de littérature mondiale et l’occasion de rencontrer leurs auteurs préférés, de les écouter au moment des tables-rondes avant de les suivre pour des séances de dédicaces.

Programme des tables-rondes

Ouverture des Assises – La question de la vérité
Lundi 28 mai, 18h30
Catherine Millet (Fr), Jour de souffrance
Camille Laurens (Fr), Romance nerveuse
Lydia Flem (Belgique), La Reine Alice

Corruption et violence politique
Lundi 28 mai, 20h30
Juan Gabriel Vásquez (Colombie), Les Amants de la Toussaint
Emmanuel Dongala (Congo/US), Photo de groupe au bord du fleuve
Alaa El Aswany (Egypte), Chroniques de la révolution égyptienne
Christophe Boltanski (Fr), Minerais de sang, les esclaves du monde moderne

La peur est-elle le fruit de notre imagination ?
Mardi 29 mai, 19h
Tomi Ungerer (Fr), Trois Brigands, Otto
Boris Cyrulnik (Fr), Nourritures affectives

Le crime
Mardi 29 mai, 21h
Roger J. Ellory (RU), Les Anges de New York
Morgan Sportès (Fr), Tout, tout de suite
Giancarlo de Cataldo (Italie), Les Traîtres
Kate Colquhoun (Irlande), Le Chapeau de Mr Briggs

Même pas peur ! (littérature jeunesse)
Mercredi 30 mai
Tomi Ungerer & Boris Cyrulnik
Jean-Claude Mourlevat (Fr), La Rivière à l’envers
Erik L’Homme (Fr), A comme Association
Timothée de Fombelle (Fr), Vango
Hedwige Pasquet (Fr), Présidente des Ed. Gallimard Jeunesse

Dialogue d’écrivains
Mercredi 30 mai, 19h
Pierre Pachet (Fr), Sans amour
Péter Nádas (Hongrie), Histoires parallèles

 La fabrique de la mémoire
Mercredi 30 mai, 21h
Bernard Comment (Suisse), Tout passe
Francisco Goldman (US), Dire son nom
Hubert Klimko (Pologne), Les Toutes Premières Choses
Caroline Eliacheff (Fr), Puis-je vous appeler Sigmund ?

 Les marginaux / les exclus
Jeudi 31 mai, 19h
Nick Flynn (US), Comptes à rebours
Zakhar Prilepine (Russie), Des chaussures pleines de vodka chaude
Charles Robinson (Fr), Dans les cités
Mansour El Souwaim (Soudan), Souvenirs d’un enfant des rues

L’argent, le pouvoir, les privilèges
Jeudi 31 mai, 21h
Jonathan Dee (US), Les Privilèges
Eric Reinhardt (Fr), Le Système Victoria
Thierry Pech (Fr), Le Temps des riches – Anatomie d’une secession

Donner la parole aux autres
Vendredi 1er juin, 19h30
Luis Sepúlveda (Chili), Dernières nouvelles du Sud
Jean Hatzfeld (Fr), Où en est la nuit ?
Frederick Wiseman (US), Crazy Horse

Habiter
Samedi 2 juin, 14h
Paul Andreu (Fr), La Maison
Marie Depussé (Fr), La Nuit tombe quand elle veut
Helen Oyeyemi (RU), Le Blanc va aux sorcières

Lecture de Peter Pan de James Matthew Barrie
par Hippolyte Girardot
Samedi 2 juin, 16h30

La guerre et ses représentations
Samedi 2 juin, 18h30
Jean-Paul Mari (Fr), Sans blessures apparentes
Enquête sur les damnés de la guerre
Alexis Jenni (Fr), L’Art français de la guerre
Javier Cercas (Espagne), Anatomie d’un instant

Où sont les femmes ?
Samedi 2 juin, 20h30
Laure Adler (Fr), Manifeste féministe
Zoyâ Pirzâd (Iran), C’est moi qui éteins les lumières
Arnanda Devi (Île Maurice), Les Hommes qui me parlent
Christophe Hein (Allemagne), Paula T., une femme allemande 

 Conversations avec Douglas Kennedy (Combien ?)
Samedi 2 juin, 22h30

Le pas philosophique de l’écrivain
Dimanche 3 juin, 14h30
Jean-Claude Milner (Fr), Les Penchants criminels de l’Europe démocratique

L’écriture et la sexualité
Dimanche 3 juin, 16h30
Nicholson Baker (US), La Belle Échappée
Eric Marty (Fr), Pourquoi le XXe siècle a-t-il pris Sade au sérieux ?
Céline Minard (Fr), So long, Luise
Sara Stridsberg (Suède), Darling River

Rendre compte du réel
Dimanche 3 juin, 18h30
William T. Vollmann (US), Le Grand Partout,
Fukushima, Dans la zone interdite

Lecture Musicale
Dimanche 3 juin, 21h
Un Fou de Maupassant par Jacques Bonnafé
avec les percussionnistes de Tactus

Quels sont les auteurs qui vous intéressent ?

Réservations au 04 78 39 10 02 / www.villagillet.net
> A noter, la parution le 25 mai 2012 d’un numéro spécial du Monde des Livres consacré aux Assises Internationales du Roman…

Le Fantôme de l’Opéra, Gaston Leroux, 1910

Croyez-vous aux fantômes ?

“Le fantôme de l’Opéra a existé. Ce ne fut point, comme on l’a cru longtemps, une inspiration d’artistes, une superstition de directeurs, la création falote des cervelles excitées de ces demoiselles du corps de ballet, de leurs mères, des ouvreuses, des employés du vestiaire et de la concierge.
Oui, il a existé, en chair et en os, bien qu’il se donnât toutes les apparences d’un vrai fantôme, c’est-à-dire d’une ombre”.

C’est le personnage anonyme, le journaliste-narrateur du roman de Gaston Leroux qui l’avoue (page 7) alors même que 102 ans plus tard, les guides de l’Opéra Garnier discutent encore aujourd’hui, en chuchotant entre les colonnes de marbre, de cette présence fantomatique réservant la loge n°5, ou de son lieu de vie dans les ténèbres des sous-sols de l’Opéra, mystérieusement situé au niveau du Lac. Finalement, si la magie opère encore et toujours, c’est certainement grâce à l’ingéniosité du roman d’origine créé par le père de Rouletabille en 1910, inspiré de faits réels qui ont bouleversé la vie de l’Opéra Garnier dans la deuxième moitié du XIXe siècle.

L’histoire du Fantôme de l’Opéra est le récit d’une destinée maléfique, celle de la belle et talentueuse chanteuse lyrique Christine Daaé, une Marguerite du Paris du 19e, qui vend son âme à son Faust contemporain qu’elle prend dans un premier temps pour son Ange de la Musique. Nommons-le Erik : l’ombre du Palais Garnier, le Jean-Eugène Robert-Houdin des trappes de l’Opéra, le plus insupportable des abonnés aux yeux de Messieurs les Directeurs de l’Opéra, l’effroyable “F. de l’O”.

Rencontre de Faust et de Marguerite avec Méphistophélès - lithographie d'Eugène Delacroix

“Imaginez, si vous le pouvez, le masque de la Mort se mettant à vivre tout à coup pour exprimer avec les quatre trous noirs de ses yeux, de son nez et de sa bouche la colère à son dernier degré, la fureur souveraine d’un démon, et pas de regard dans les trous des yeux, car, comme je l’ai su plus tard, on n’aperçoit jamais ses yeux de braise que dans la nuit profonde [...].” p 172.

Gaston Leroux

Si le Fantôme de l’Opéra existe encore, ce roman relate ses dernières heures de gloire (connues) et la manière dont le héros romantique par excellence – le jeune vicomte Raoul de Chagny – va parvenir, avec l’aide du Persan, à sauver son Eurydice des temps modernes des griffes de son “animus”, ce terrible maître des profondeurs de l’Opéra Garnier (qui, ne l’oublions pas, fut aussi un immense artiste et un collaborateur du célèbre Charles Garnier).

Charles Garnier par Nadar

Malgré un style que l’on pourrait qualifier d’agréablement “désuet”, ce roman de Gaston Leroux reste un très grand plaisir de lecture grâce à ses 343 pages de suspense croissant. Richement documentée et d’une précision historique certaine, cette fiction hyper visuelle est habitée par des personnages tous finement dessinés qui se débattent sous nos yeux au cœur de l’un des plus horribles cauchemars. A travers son célèbre roman, Gaston Leroux rend aussi un hommage vibrant à l’une des créations architecturales les plus étonnantes de Paris. Erik, “La Mort Rouge”, l’Ange de la Musique, le sombre magicien de la chambre des supplices, est par là-même un puissant serviteur de Charles Garnier et le révélateur génial d’un palais grandiose et intemporel.

Gaston Leroux, Le Fantôme de l’Opéra, au Livre de Poche – collection Policier, première édition 1910, 343 pages.

Un gosse insupportable, des adultes ennuyeux, comment devenir une star des yéyés, de la guillotine ou de la piraterie : les films vus en mars 2012

On oublie illico-presto

Extrêmement fort et incroyablement près (Extremely Loud and Incredibly Close) de Stephen Daldry, l’adaptation du roman éponyme de Jonathan Safran Foer publié en 2005. Oskar, un gamin surdoué, doit surmonter la disparition de son père (Tom Hanks) décédé lors de la catastrophe du 11 septembre 2001. Ayant des difficultés à communiquer avec sa mère (Sandra Bullock) et vivant perpétuellement dans le souvenir de son père avec qui il entretenait une complicité débordante, il décide de partir sur les traces du défunt après avoir trouvé une clé dans ses affaires : cette clé, se dit-il, doit certainement lui apporter une réponse comme dans un jeu de piste lui permettant de faire enfin son deuil. Ce gamin je-sais-tout-sur-tout-et-j’en-fais-trois-tonnes rencontre tout de même sur son chemin un personnage bizarre joué par l’immense Max Von Sydow (remarque, même Stallone l’a rencontré, dans Judge Dredd). Un film 100% gnian-gnian et super agaçant.

Nos plus belles vacances de Philippe Lellouche (qui ferait mieux de rester acteur au lieu de s’essayer à la réalisation). Le frère de Gilles a choisi de raconter un souvenir d’enfance, c’est mignon : en juillet 1976, sa famille juive d’Algérie arrivée en France quinze ans plus tôt passe des vacances en Bretagne (région natale de sa mère). Ils sont rapidement rejoints par deux couples d’amis au Rocher Abraham, accueillis par des paysans bretons bien évidemment sales, niais, fourbes et aigris. Le mythe du bon sauvage revisité. Des accessoires, des décors et des costumes qui font toc. Des acteurs qui s’emmerdent. Des dialogues proches de l’improvisation en manque désespéré d’inspiration.  Zé-ro.

Oui mais non…

38 témoins de Lucas Belvaux (trilogie Un couple épatant, Après la vie, Cavale, – Rapt). Dans un quartier du Havre, une jeune femme se fait tuer en pleine nuit. Quelques heures plus tard, Louise (Sophie Quinton) rentre d’un voyage professionnel en Chine et retrouve son compagnon Pierre (Yvan Attal) vivant dans ce même quartier. Leurs fenêtres donnent directement sur la scène du crime. Pierre, secret, cache longtemps à Louise qu’il n’était pas en mer cette nuit-là mais bien chez lui, qu’il a tout entendu, ces cris horribles et déchirants qui le hante désespérément. Qu’en est-il du voisinage ? 38 personnes au total qui ont déclaré à la police n’avoir ni vu ni entendu quoi que ce soit en cette atroce nuit. Alors Pierre, rongé par la culpabilité, avoue l’horrible vérité à la police et son témoignage implique forcément les 37 autres personnes renvoyées à leur propre lâcheté. Cette métaphore de la collaboration est un sujet puissant, l’utilisation du polar à la Simenon comme base est pertinente mais plusieurs éléments gênent. J’ai trouvé que la destruction du couple placée au centre de l’histoire alourdissait considérablement le film, surtout à cause de dialogues sur-écrits forçant les acteurs à théâtraliser leur jeu. Le rythme n’est pas assez soutenu et l’on en arrive à éprouver une sorte d’ennui malgré les présences habiles de Nicole Garcia (la journaliste) et Didier Sandre (le procureur). Finalement, on retient surtout la mise en situation et la magistrale reconstitution du crime, captivante.

Young Adult de Jason Reitman et Diablo Cody (Thank You for SmokingJuno, Jennifer’s Body, In the Air). Un faire-part de naissance dans sa boîte mail et Mavis Gary (Charlize Theron), auteur de chick-litt à Minneapolis, décide de retourner dans sa ville natale pour reconquérir son ex-petit-ami Buddy Slate (Patrick Wilson, Insidious) devenu papa.  Ce qui apparaît au départ comme le caprice d’une trentenaire cherchant à rattraper sa gloire perdue de reine du lycée se transforme petit à petit en révélation d’une dépression détruisant la principale protagoniste et abîmant forcément dans la partie les gens qu’elle approche : Buddy, son épouse Beth, mais aussi Matt un ancien camarade de lycée handicapé, ses propres parents qu’elle n’avait pas cherché à revoir et même son pauvre toutou dont elle ne s’occupe pas (et ça c’est moche !). Une humiliation en crescendo qui se termine en “apothéose” (du moins, selon le souhait du duo Reitman/Cody). “Du moins” car l’ensemble tombe rapidement à plat et ne parvient plus à nous intéresser. Même si Charlize Theron montre une nouvelle fois qu’en excellente actrice, elle est capable d’interpréter des rôles absolument ingrats, elle ne peut nous faire oublier l’ennui profond et le désintérêt ressenti pendant la projection.

J’ai Aimé…

Possessions d’Eric Guirado, un vrai coup de cœur pour ce film inspiré du fait divers “l’affaire Flactif” qui avait vu le couple Hotyat accusé du quintuple meurtre au Grand-Bornand en 2003. Le réalisateur du Fils de l’épicier (2007) signe là une œuvre très forte portée par des acteurs saisissants de justesse dans leur jeu donnant à voir une violence froide empreinte de vengeance sociale et de bêtise menant à l’inconscience la plus folle. Jérémie Rénier est une nouvelle fois tout à fait incroyable dans ce rôle de père de famille adulescent et revanchard doublé d’une brute écervelée alors que Julie Depardieu campe parfaitement le rôle de son épouse, femme glaçante et paumée en mal d’histoires de princesses. Au milieu, on salue aussi la performance de la petite fille jouant leur enfant perdue, une gamine au visage et expressions qui nous hante encore longtemps après. Pour plus de détails concernant ce film, je vous conseille la lecture des billets des blogs Les oreilles entre les yeux et Carmadou

Cloclo de Florent Emilio Siri : le biopic qu’on attendait depuis de nombreux mois et qui est loin de nous décevoir. Jérémie Rénier (et oui, encore lui ! ♡) se transforme en Claude François de manière absolument bluffante alors que le réalisateur relève le défi de nous tenir en haleine tout au long d’un film consacré à un personnage antipathique au possible. J’ai trouvé les acteurs très bons (mentions spéciales pour Monica Scattini, Sabrina Seyvecou et Ana Girardot qui jouent respectivement la mère, la sœur et la femme du chanteur) alors que j’ai été moins bluffée par Benoît Magimel méconnaissable en l’agent Paul Lederman ou encore Joséphine Japy (vue dans Le Moine de Dominik Moll) en France Gall. J’ai vraiment apprécié le rythme du film, bien entrecoupé de passages musicaux qui ne m’ont pas trop cassé la tête, ainsi que les décors, les costumes et la photographie, vraiment superbes. Enfin, merci à ce film de m’avoir laissé ‘Magnolia Forever’ dans la tête durant deux bonnes journées !  (A lire aussi, les très bons billets de Potz Ina – I Love Cinéma et des Oreilles entre les yeux…).

La Dame en noir (The Woman in Black) de James Watkins (Eden Lake), un film signé Hammer Film Productions, ou quand Daniel Radcliffe réussit plutôt bien sa reconversion post Harry Potter. Dans les années 1900, il est Arthur Kipps, un jeune londonien veuf et père d’un petit garçon, Joseph. Aux prises avec son patron, il doit en tant que notaire se rendre dans le petit village de Crythin Gifford pour régler la succession d’une habitante défunte anciennement propriétaire d’un manoir sur une petite presqu’île au cœur du marais. Bien évidemment, le manoir est hanté et le village, maudit : à partir du moment où Kipps aperçoit une mystérieuse femme vêtue de noir dans le jardin du manoir, chaque enfant qu’il voit meurt violemment. Pour déjouer le mauvais œil, il va prendre le parti de rendre à l’apparition ce qu’elle recherche désespérément… La Hammer retrouve ici un nouveau souffle plutôt convaincant même si la thématique reste absolument traditionnelle et le jeu de Radcliffe un peu trop monotone. L’atmosphère angoissante est parfaitement retranscrite par les effets spéciaux sobres, les décors aux détails saisissants et certaines scènes comme l’ouverture qui fait vraiment froid dans le dos, la vue sur les marais ou la chambre de l’enfant au moment de l’animation des automates. Finalement, le tout fonctionne et La Dame en noir est un vrai plaisir d’épouvante à l’ancienne.
[A lire aussi, le billet sur le blog de Filou Baz'art et à noter, cette info de dernière minute signée Potz Ina (blog I Love Cinema) : les studios Hammer ont confirmé le tournage d'une suite intitulée The Woman in Black : Angels of Death. Cliquez pour en savoir plus).]

Les Adieux à la reine de Benoît Jacquot, l’adaptation du roman de Chantal Thomas, est un film d’une facture esthétique remarquable, consacré à la vie de l’entourage de Marie-Antoinette à Versailles pendant les quelques jours qui suivent la prise de la Bastille le 14 juillet 1789 jusqu’au départ des courtisans inscrits sur la liste des têtes à faire tomber. L’histoire se concentre surtout sur la psyché de Sidonie Laborde (Léa Seydoux), la lectrice de la Reine (jouée par Diane Kruger) et les amitiés amoureuses entre femmes de la Cour dont la relation centrale entre Marie-Antoinette et la comtesse Gabrielle de Polignac (Virginie Ledoyen). Benoît Jacquot (L’École de la chair, Adolphe, Villa Amalia, Au fond des bois) met une nouvelle fois magnifiquement en lumière les femmes de son film, leur peau, leurs regards tendres, amoureux ou jaloux, leurs tenues d’apparat, leurs petites fantaisies et leurs moues boudeuses alors qu’il applique sur le reste des teintes clair-obscur sur les scènes d’intérieur de château éclairées à la bougie. Un jeu “d’ombres et de lumières” fascinant et intelligent au moment où des privilégiés autrefois si brillants disparaissent sous la guillotine des ‘Lumières’. L’ensemble m’est apparu comme une œuvre picturale magnifique douée d’un suspens ténu et mise en valeur par la bande originale très réussie de Bruno Coulais. (A lire sur le même sujet, le bel article (plus mitigé) de Luzycalor et celui des Carmadou, bien documenté).

Les Pirates ! Bons à rien et mauvais en tout de Peter Lord. On se souvient des réussites que furent les films Wallace et Gromit et Chicken Run (en 2000) et c’est avec un grand plaisir qu’on retrouve cette année de nouveaux petits personnages déjantés réalisés en pâte à modeler (ou plus exactement en “pastiline”) et filmés selon la technique du stop motion avec des effets spéciaux comme la mer réalisés en numérique. Peter Lord a lui aussi décidé de surfer sur la vague des Pirates et il nous invite à suivre sa bande de marins d’eau douce dans une aventure survitaminée dont les personnages principaux sont le Capitaine Pirate (doublé par Hugh Grant en VO et Édouard Baer en VF) qui souhaite devenir le Pirate de l’année, son perroquet à gros os qui est en fait le dernier spécimen vivant de Dodo, le fourbe scientifique Charles Darwin et son amoureuse secrète, l’horrible et méchante Reine Victoria. L’humour et le nonsense anglais sont au rendez-vous dans ce film d’animation digne héritier de l’esprit des Monty Python, au rythme génial appuyé par une très bonne bande originale so british !

Rétrospective Cinéma Russe à l’Institut Lumière de Lyon (17 avril – 20 mai 2012)

Après la rétrospective René Clément, place au cycle Cinéma de Russie à l’Institut Lumière de Lyon, du 17 avril au 20 mai 2012. La programmation offre un tour d’horizon des grands classiques du cinéma russe muets et parlants des années 20 aux années 70, quelques semaines après le mini cycle Tarkovski donné par l’Institut Lumière.
Plusieurs évènements feront vivre cette riche rétrospective :

  • Soirée d’ouverture - Sélection de films Lumière tournés en Russie
  • Conférence “70 années de cinéma soviétique”
  •  Mini festival de films muets russes accompagnés en direct au piano :
    La Jeune fille au carton à chapeau de  Boris Barnet, La Grève
    de Sergueï Eisenstein, La Terre d’Alexandre Dovjenko.
  • Guerre et paix de Sergueï Bondartchouk en 4 parties avec entracte.

Programmation Cinéma de Russie

Films muets :

La Grève de Sergueï Eisenstein
Le Cuirassé Potemkine de Sergueï Eisenstein
La Jeune fille au carton à chapeau de Boris Barnet
La Fin de saint Pétersbourg de Vsevolod Poudovkine
Octobre de Sergueï Eisenstein
L’Homme à la caméra de Dziga Vertov
La nouvelle Babylone de Grigori Kozintsev et Leonid Trauberg
La Terre d’Alexandre Dovjenko

Films parlants :

Au bord de la mer bleue de Boris Barnet
Le Pré de Béjine de Sergueï Eisenstein
Ivan le terrible de Sergueï Eisenstein
Quand passent les cigognes de Mikhaïl Kalatozoz
La Ballade du soldat de Grigori Tchoukra
Guerre et paix de Sergueï Bondartchouk
Le Bonheur d’assia d’Andreï Konchalovsky
Courts métrages années 1960 :
Jeune amour, Carrousel, La Noce,
Le Parapluie, Les Musiciens de Mikhaïl Kobakhidze
Il était une fois un merle chanteur d’Otar Iosseliani
Solaris d’Andreï Tarkovski
Partition inachevée pour piano mécanique de Nikita Mikhalkov

> Télécharger la programme complet ici

A noter aussi : la future rétrospective Henry Fonda du 22 mai au 15 juillet

Ce qu’aimer veut dire – Mathieu Lindon

J’ai cette impression que Mathieu Lindon ne m’a pas laissée la possibilité d’entrer dans les pages de son dernier roman Ce qu’aimer veut dire. Il s’agit là pour moi d’un sentiment rare et forcément peu agréable. L’auteur m’a laissée à la porte de son roman pendant 311 pages, me faisant parfois espérer, au détour d’une phrase, que j’allai peut-être enfin parvenir à suivre le rythme de ses mots et apprécier la construction de ses phrases, à être apprivoisée par les thématiques qu’il aborde et peut-être surtout, à sentir sa vision de l’Amour, de l’Amitié, de “ce qu’aimer veut dire” ou encore, de ce que peut signifier “être un père” ou “être un fils (de)”. Finalement, je suis restée à la porte en observant par le trou de la serrure – et sans me délecter par ailleurs de ce rôle de “voyeur” : le contraire d’une pièce de Jean Tardieu en somme…

“Quelle que soit la valeur particulière de plusieurs protagonistes de mon histoire, c’est la même chose pour chacun dans toute civilisation : l’amour qu’un père fait peser sur son fils, le fils doit attendre que quelqu’un ait le pouvoir de le lui montrer autrement pour qu’il puisse enfin saisir en quoi il consistait. Il faut du temps pour comprendre ce qu’aimer veut dire.” (4e de couverture).

Mathieu Lindon

De manière très générale, Ce qu’aimer veut dire se pose comme un vibrant hommage de Mathieu Lindon à ses deux pères : le véritable père de sang, Jérôme Lindon, directeur des Éditions de Minuit de 1948 à sa mort ; et son père spirituel, Michel Foucault, son ami des dernières années de sa vie, jusqu’à ce que le sida en fasse sa victime en 1984, une première disparition, inaugurale de plusieurs autres dont celle d’un frère, un peu plus tard, Hervé Guibert, en 1991. D’ailleurs, Ce qu’aimer veut dire peut être lu, dans ce sens, comme une sorte de volet anachronique facilitant la lecture (et vice-versa) du roman de Guibert A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (1990) – qui me laisse un souvenir de lecture plus fort car vécu pleinement, par l’appréciation d’une écriture parfois gênante, perturbante, mais LÀ et absolument palpable.

Hervé Guibert

“Pour moi, tout ce qui touchait à Hervé touchait en outre à Michel, parrain de notre relation dès avant son premier jour. Et naturellement que mon père avait du respect non seulement pour Michel mais pour le lien que je tissais avec lui et où il n’avait aucunement sa part, ainsi qu’il avait dû en ressentir pour le fait, auquel il avait contribué par sa réserve, que je reste ami d’Hervé après qu’ils se furent fâchés. J’avais construit mon trou où je pouvais vivre ma vie selon mes affections sans trahir personne.” (p284).

> …vous pouvez cliquer ici pour lire un article enthousiaste (et plus fouillé, je l’accorde) sur le même sujet, du côté des Carmadou !

Mathieu Lindon, Ce qu’aimer veut dire, POL, Paris, 2011.

Jurgis Baltrušaitis, Le Moyen-Âge fantastique

D’où viennent les créatures monstrueuses des tableaux de Jérôme Bosch ou de Pieter Brueghel l’Ancien ? Pourquoi l’iconographie médiévale s’est un jour passionnée pour le monstrueux ? D’où proviennent autant de symboles mystérieux intégrés aux parois des cathédrales et aux pages des manuscrits ? C’est à ce type de questions que s’efforce de répondre l’historien de l’art d’origine lituanienne Jurgis Baltrušaitis (1903-1988), par une approche originale propre à bouleverser les notions schématiques de l’époque. Car d’un point de vue général, cet historien est convaincu d’une chose : l’art gothique est emprunt de sources antiques classiques, certes, mais aussi d’éléments orientaux (par un important héritage de l’Islam et de la Chine). Cette vision permet d’observer l’art gothique sous un autre jour, lui conférant ainsi une richesse absolument passionnante.

Mais la lecture du Moyen-Âge fantastique n’est pas chose aisée puisque l’auteur, en véritable enquêteur, établit plutôt une liste scrupuleuse de ses trouvailles sans faire subir à ses écrits le traitement littéraire “romancé” que l’on peut par exemple tant apprécier chez Michelet. Autre déception : j’espérais en découvrir plus sur les parcours et œuvres de Jérôme Bosch, Pierre Brueghel l’Ancien, Lucas Cranach, Albrecht Dürer, Léonard de Vinci ou Roger Van der Weyden (l’illustration en première de couverture – un détail du Triptyque de la Tentation de Saint-Antoine de Jérôme Bosch – fait espérer plus).

Jurgis Baltrušaitis a construit cet ouvrage selon une progression thématique en partant des grylles gothiques (ces monstres “humains” définis par des combinaisons de têtes) qu’affectionnait justement Jérôme Bosch en provoquant la dislocation de ses personnages dans ses tableaux. Les seaux et les monnaies contiennent aussi à cette époque des représentations bizarres mettant en scène des animaux déformés ou sortant de coquilles. Plus tard, ce sont les ornements et les cadres islamiques qui font leur entrée dans l’imaginaire médiéval : s’imposent alors la science arabe, les décors abstraits hérités des ornements coufiques, la méthode des entrelacs et l’apparition d’une végétation fantastique (réutilisée dans des cadres ou comme motifs de tissus). Le concept d’arabesques fantastiques transforme cet héritage et fait intervenir des sortes de mythes comme l’amusant “Wakwak” (un arbre qui fait pousser des têtes, lesquelles, lorsqu’elles tombent au sol, crient “Wak-Wak”).

Les démons imposent leurs nouvelles figures ou leurs nouveaux corps par l’apparition d’ailes de chauve-souris et autres crêtes de dragons (inspirant Léonard pour son homme volant). L’extrême-Orient s’invite ici puisque l’art médiéval occidental lui emprunte ses démons  : les hommes ailés dans l’Enfer de Li Long-Mien, le Dieu-Tonnerre et les armures T’ang. Par le commerce, les tissus et la porcelaine se parent d’éléments iconographiques créés par les Chinois et les Mongols. Quant aux prodiges, une nouvelle fois, les divinités à bras multiples, les natures animées ou les objets volants réutilisés par Bosch et Brughel trouvent leur origine dans l’art extrême-oriental. On est étonné d’apprendre que les “Tentations” proviennent de grands thèmes bouddhiques : notre célèbre Saint-Antoine est représenté selon les codes de la Tentation de Bouddha ! Dans une même veine, les états de la mort sont représentés en Occident en suivant des symboliques funéraires issues de la mythologie des Bodhisattvas. Les Mandalas s’imposent ensuite en Occident par l’utilisation du symbole de la roue de transmigration. Enfin, les temples rupestres de l’Inde et de Chine semblent avoir inspiré l’architecture flamboyante pour l’art sculpté des accolades.

 

“L’identification de ces apports conduit à une dernière observation : les forces qui ont contribué à l’éclosion de ces prodiges survivent après le Moyen Âge. Elles se prolongent avec les enchantements, le goût de l’arabesque, l’attrait de l’inconnu, les bizarreries gréco-romaines”. (p297)

Jurgis Baltrušaitis, Le Moyen-Âge fantastique, Champs arts, Flammarion, Paris, 1981.