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Marie-Louise von Franz et le processus d’individuation

Dans l’ouvrage collectif conçu et réalisé par Carl Gustav Jung intitulé L’homme et ses symboles (publié en 1964 en France aux éditions Robert Laffont), Marie-Louise von Franz (1915-1998), élève et collaboratrice de Jung, présente le concept de processus d’individuation, l’une des notions clés de la psychologie analytique.

L’évolution psychique

Marie-Louise von Franz part d’un postulat : “dans l’ensemble, [les rêves] paraissent obéir à une disposition, un schème très général qu’il [Jung] appela le “processus d’individuation” - c’est-à-dire, un processus de croissance psychique lent, invisible au début mais qui finit par transformer la personne aux yeux de son entourage. Cette croissance invisible et involontaire est inconsciente et est régie par le “Soi” (la totalité de la psyché originelle dénommée par Jung, en opposition au “Moi”, toute petite partie de la psyché). Marie-Louise von Franz, tout comme Jung, s’est passionnée pour l’étude de la présence de ce noyau inconscient de la psyché au cœur de tout être, à travers les âges et les civilisations. L’auteur offre ici de nombreux exemples de cette prise de conscience chez les grecs (le daimon intérieur de l’homme), les égyptiens (Ba – l’oiseau à tête humaine), les romains (le génie inné de l’individu), les sociétés primitives (sous la forme de fétiches) ou encore les indiens Naskapis (qui sont à l’écoute de leurs rêves pour évoluer dans leur quotidien). Pour résumer, le Soi est la voix/voie intérieure qui se distingue toujours du Moi (personnalité consciente). “Son degré de développement dépend de la bonne volonté que met le Moi à écouter les messages du Soi. [...] A proprement parler, ce processus d’individuation n’est réel que si l’individu en a conscience et vit en union avec lui” (p162). En présentant quelques rêves racontés par ses patients, Marie-Louise von Franz illustre parfaitement les forces qui agissent, de manière quotidienne, sur la psyché de l’homme et de la femme.

Marie-Louise von Franz

Première rencontre avec l’inconscient et découverte de l’ombre

“Célébrée” au sein des plus grandes œuvres littéraires, musicales, picturales ou cinématographiques, la part d’ombre de la psyché humaine est souvent révélée par les rêves, en comprenant des aspects strictement personnels (éléments du Moi) et collectifs (dont la source est en dehors de la vie personnelle de l’individu). Marie-Louise von Franz aborde ici l’effet de cette ombre sur le quotidien de l’individu et ses relations aux autres. Selon elle, l’ombre de l’inconscient de la personne dans ses rêves est presque systématiquement du même sexe (p168). C’est aussi cette “ombre” qui nous joue de mauvais tours via les “projections”. “Il dépend beaucoup de nous que notre ombre soit notre amie ou notre ennemie. [...] Si l’ombre recèle des forces positives, vitales, il faut les intégrer à la vie active et non pas les réprimer” (p173).

L’anima

Salomé par Gustave Moreau

A côté de cette ombre, un autre “personnage” symbolique de l’inconscient impose ses propres codes à l’individu. C’est ici qu’interviennent les concepts d’anima et d’animus créés par Jung : “Si le rêveur est un homme, il découvrira une personnification féminine de son inconscient ; et dans le cas d’une femme, ce sera une personnification masculine. Souvent, ce second personnage symbolique surgit dans le sillage de l’ombre, créant de nouveaux problèmes”. (p177). Marie-Louise von Franz explique très bien pourquoi l’anima (l’élément féminin de la psyché masculine) est souvent personnifiée par une sorcière ou une prêtresse dans de nombreuses civilisations. Elle cite des figures comme la Reine de la Nuit de la Flûte Enchantée de Mozart, les Sirènes des Grecs, la Lorelei des Allemands, Salomé, la Roussalka des mythes slaves. Ces “femmes féeriques” personnifient les aspects dangereux de l’anima, origines d’un “mirage [amoureux] destructeur”.

La Reine de la Nuit

Mais l’anima de la psyché de l’homme peut aussi posséder des aspects positifs : elle peut être un “guide, un médiateur entre le Moi et le monde intérieur, le Soi” (p180). C’est le cas des femmes sculptées sur les proues des bateaux, des figures comme la Béatrice de Dante, la déesse Isis qui apparaît en rêve à Apulée dans l’Âne d’Or, ou la “dame” origine de l’amour courtois au Moyen-Âge. Selon Jung, il existe quatre stades de développement de l’anima (p185) : “Le premier pourrait être parfaitement symbolisé par Eve, qui représente des relations purement instinctuelles et biologiques. Le second est incarné par l’Hélène de Troie : elle personnifie le niveau romantique et esthétique, encore caractérisé cependant par des éléments sexuels. Le troisième pourrait être représenté par la Vierge Marie, une figure dans laquelle l’amour (Eros) atteint à l’altitude de la dévotion spirituelle. Le quatrième est la sagesse, qui transcende même la sainteté et la pureté, symbolisée entre autres par la Sulamite du Cantique des Cantiques [...] Mona Lisa est le symbole qui se rapproche le plus de la sagesse de l’anima. [...] En Inde, le même archétype est représenté par Shakti, Parvati, Rati [...] Chez les musulmans, on la trouve en Fatima, fille de Mahomet”. Marie-Louise von Franz, par l’intermédiaire du discours de Jung, met en garde l’homme : il doit considérer l’anima pour ce qu’elle est, “la femme dans l’homme”, qui transmet les messages essentiels du Soi, et ne pas la réduire à sa projection dans le réel.

L’animus

Barbe-Bleue

Comme l’anima chez l’homme, l’animus chez la femme est une personnification masculine de l’inconscient et possède aussi des aspects négatifs et positifs. Cet animus apparaît surtout sous la forme d’une “conviction cachée et sacrée” (p189). Quelles sont ses représentations lorsqu’il est négatif ? Il devient l’Ange de la Mort, Hadès qui enlève Perséphone, le voleur ou le meurtrier des contes, Barbe-Bleue, un groupe d’hommes violents… Du côté de ses aspects positifs, Marie-Louise von Franz cite des représentations liées à l’instinct de création. Comme l’anima, l’animus comporte quatre stades de développement : 1) il est la personnification de la simple force physique (athlète) ; 2) il possède l’esprit d’initiative et la capacité d’agir d’une façon organisée ; 3) il est le “verbe” sous les traits d’un prêtre ou d’un professeur ; 4) il est incarnation de la pensée. En termes de mises en garde, comme à propos de l’anima, Marie-Louise von Franz avoue que “l’homme intérieur de la psyché féminine peut provoquer des difficultés conjugales (p195) à cause du jeu des projections”.

> En savoir plus sur Marie-Louise von Franz sur cgjung.net

En savoir plus sur L’homme et ses symboles de C. G. Jung 

Le Pouvoir du moment présent, Eckhart Tolle

Le Pouvoir du moment présent (The Power of Now) est un “guide d’éveil spirituel” rédigé par l’un de nos grands maîtres spirituels contemporains, Eckhart Tolle. Au même titre que Matthieu Ricard (L’Art de la méditation) ou Thich Nhat Hanh (Le Miracle de la pleine conscience ou La sérénité de l’instant), l’enseignement d’Eckhart Tolle repose sur cette principale idée : pour se réaliser pleinement, l’Homme doit vivre dans l’instant présent – en laissant de côté sa vie mentale automatique obsédée par le passé ou le futur et créée par l’Ego – pour “se transcender”. Cet ouvrage est un livre de méditation, très simple et accessible, dont le but est de nous aider à vivre en pleine conscience – détaché de notre égo qui nous mène par le bout du nez (un égo contenant ses mécanismes de pensée propres, ses projections et surtout sa portée hautement négative). Cette conscience peut ainsi être accessible par cette porte qu’est le moment présent.

L’auteur de cet ouvrage est aujourd’hui connu et reconnu pour sa sagesse dans le monde entier. Eckhart Tolle est né en Allemagne en 1948 et a entrepris des études universitaires à Londres puis à Cambridge. A 29 ans, il connut une “profonde évolution spirituelle” qui le bouleversa. Depuis, il consacre son temps à comprendre, intégrer et approfondir cette transformation, et partage ses découvertes dans ses ouvrages : Le pouvoir du moment présent (1999), devenu un véritable best-seller international et traduit en 33 langues ; Mettre en pratique le pouvoir du moment présent (2002) ; Quiétude (2003) ; Nouvelle Terre (2005) ; Unité avec toute vie (2009) ; L’Art du calme intérieur (2011). Son savoir est aussi accessible à travers des livres audios ou des vidéos. Depuis 1996, il vit à Vancouver et anime des conférences sur la spiritualité. Chose curieuse, des célébrités américaines comme Oprah Winfrey ou Jim Carrey expliquent aujourd’hui à quel point les enseignements d’Eckhart Tolle les ont profondément touchés.

L’auteur ne suit en effet aucun précepte de religion particulière, ni maître ni gourou : par là-même, il ne défend aucune doctrine si ce n’est une vision universelle de la nature de l’Homme complet comme “Être”, présente dans de nombreuses traditions. Ses idées se lient ainsi parfaitement au christianisme, au bouddhisme, à l’islam ou à certaines traditions aborigènes. Elles respectent aussi les découvertes liées à la psychologie, psychanalyse et para-psychologie. Cependant, malgré la simplicité d’écriture et l’accès facilité par l’auteur à de hautes notions spirituelles, ce livre ne se lit pas rapidement, et pas en une seule fois. Il est nécessaire de faire des pauses (plus ou moins longues) en cours de lecture ; de relire certains passages ; de poser le livre puis d’y revenir quelques semaines, mois ou années plus tard. Son contenu est certes accessible mais il nécessite aussi un effort de notre part pour l’appréhender pleinement : une sorte d’effort de lecture à l’ancienne – lente, ponctuée de pauses, requérant une prise de notes, etc. C’est peut-être là LE premier défi proposé par Eckhart Tolle : essayer de prendre notre temps à l’instant présent, à une époque où nous n’y sommes plus du tout habitués.

Eckhart Tolle, Le Pouvoir du moment présent, Editions J’ai lu Bien-être 1999/2011

Exposition Le Livre Rouge de C.G. Jung : récits d’un voyage intérieur, au musée Guimet à Paris

A l’origine du Livre Rouge

Le visiteur est, d’entrée, accueilli par un portrait en pied grandeur nature de C.G. Jung dans la force de l’âge. Puis trois petites peintures, des marines, peintes à trois âges de la vie du psychologue analytique (1875-1961) introduisent l’exposition sur le Livre Rouge : récits d’un voyage intérieur (au musée Guimet de Paris jusqu’au 7 novembre 2011), certainement pour signifier l’importance de l’élément minéral (eau et pierre) dans l’imaginaire de Jung.

Les Mandalas pour se retrouver

En poursuivant, on découvre le premier Mandala réalisé par Jung, et des croquis qui rappellent avec beaucoup de précision la principale problématique du roman d’apprentissage philosophique Demian d’Hermann Hesse (> Lire le billet “Demian, le roman Jungien d’Hermann Hesse”).

Des peintures mystiques et alchimiques représentant les visions diurnes et nocturnes de Jung ; sa carte d’étudiant à Paris (“Charles Jiung”) ; le buste d’un Voltaire ironique qu’il aimait posséder dans son bureau ; de nombreuses esquisses qui inaugurent les recherches au cœur des “carnets noirs” à l’origine du Livre Rouge… Toute cette iconographie nous entraîne au cœur de la pensée Jungienne et de son travail artistique de recherche spirituelle ayant pour but ultime de “retrouver son âme“. De ce point de vue, on peut toutefois regretter que la part sombre et la douleur de Jung liée à son “anima” perdue ne soient pas plus expliquées dans cette exposition. Cependant, le visiteur peut facilement rester quelques longues minutes à regarder, charmé, une vidéo où l’on voit un Jung artisan, en train de sculpter des pierres dans son jardin, pierres qu’il posera ensuite sur la façade de sa Tour de Bollingen.

“Dés le début, j’eus la certitude qu’il fallait bâtir au bord de l’eau (…) La Tour fut pour moi un lieu de maturation, un sein maternel ou une forme maternelle dans laquelle je pouvais être à nouveau comme je suis, comme j’étais, et comme je serai. La Tour me donnait l’impression que je renaissais dans la pierre. Je voyais en elle une réalisation de ce qui n’était que soupçonné auparavant, une représentation de l’individuation”.

Au centre de l’exposition, comme un cœur de Mandala et un voyage vers le centre, se trouve le fameux Livre Rouge, l’exemplaire original enluminé et calligraphié durant 16 années par Jung. Cinq pages dudit livre ont été soigneusement détachées, et exposées sous une cage de verre : visibles recto et verso, elles semblent sortir tout droit d’un grimoire moyenâgeux. De nombreuses sculptures réalisées par Jung lui-même (en bois ou en pierre) prouvent à quel point cet artiste éclairé fut profondément inspiré par les symboles et les pensées asiatiques (ce qui correspond à la seconde partie de l’exposition). Le plus amusant est sans doute la figure redondante de l’Atmavictu, qui apparaît pour la première fois à Jung dans un fantasme en 1917 : liée aux symboles du serpent, du vieil homme, de l’ours, de la loutre, du triton et de Philémon.

Autres symboles, autres géographies : l’exposition nous projette aussi dans les légendes indiennes puisque Jung écrivit lui-même qu’il existait “une intense relation inconsciente à l’Inde”. Cette partie de l’exposition est plus difficile à appréhender. De même, les liens établis entre l’œuvre Jungienne et la pensée bouddhiste. Le plus marquant ici est l’importance de la forme du Mandala, une expérience visionnaire dans le bouddhisme tibétain, permettant le processus d’individuation prôné par Jung. Tout un pan de l’exposition s’attache aussi à la problématique de la confrontation avec la mort : “Je suis allé dans la mort intérieure et j’ai vu que la mort extérieure était meilleure que la mort intérieure. Et j’ai décidé de mourir extérieurement et de vivre intérieurement” (C.G. Jung, Liber Secundus, ch. III, “Un parmi les humbles”). Ici sont présentées les figures effrayantes de Yama (seigneur de la mort), Târâ (déité féminine de la compassion et archétype de la mère pour Jung), Palden Lhamo (“la glorieuse déesse”). Deux autres rapprochements aux pensées orientales sont encore établis: avec le bouddhisme zen (pour ce qui est de l’importance de la “réalisation de la Totalité” ou du “processus d’individuation”) et enfin le Taoisme (par rapport à ses recherches sur Le Mystère de la Fleur d’Or). Plus concrètement, Jung est reconnu aujourd’hui pour avoir été l’un des plus importants faiseurs de pont de compréhension spirituelle entre l’Orient et l’Occident. Le musée Guimet rend ici un bel hommage à cet humaniste du 20e siècle, dont la pensée trouve encore un écho retentissant à notre époque.