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“Länge Leve August !” (centenaire de la mort d’August Strindberg)

August Strindberg

22 janvier 1849 – 14 mai 1912

Voici ce que nous dit La Fille d’Indra, à la toute fin du Songe (Ett Drömspel)

C’est l’heure de nous dire adieu, la fin approche ;
Adieu rêveur, enfant des hommes,
Adieu poète, qui mieux que tous sais vivre ;
Tu flottes sur tes ailes au-dessus de la terre,
Si tu plonges dans la boue,
Tu la frôles seulement,
Sans jamais t’enfoncer !
Maintenant je m’en vais…
Quand vient l’heure de l’adieu,
A un ami ou à endroit cher,
Quel regret on sent de ce qu’on a aimé,
Et quel remords de ce qu’on a mal fait…
Oh ! maintenant je connais tout votre mal de vivre.
Je connais maintenant ce que c’est que d’être homme – - -
On a même le regret de ce qu’on aimait pas
Et le remords de crimes que l’on n’a pas commis…
On veut partir et on veut rester…
On a le cœur arraché,
On est écartelé,
On se sent déchiré par
La contradiction, l’irrésolution, la dissension…
Adieu ! Dis à tes frères et sœurs
Que je ne les oublierai pas, là où je vais.
Dis-leur que je vais porter leur plainte,
En ton nom, au pied du trône.
Car, les hommes font pitié !
Adieu !

Elle entre dans le château. On entend de la musique. Le château prend feu. Les flammes éclairent la toile de fond, une marée de visages humains interrogateurs, affligés, désespérés… pendant que le château brûle, le bouton de fleur sur le toit s’ouvre, un chrysanthème géant éclot.

Mademoiselle Julie d’August Strindberg, mise en scène C. Schiaretti au TNP de Villeurbanne

Le Théâtre National Populaire de Villeurbanne se pose en digne successeur du Théâtre de La Colline en proposant ce mois de mars 2012 la pièce de théâtre Mademoiselle Julie (1888) du dramaturge suédois August Strindberg (1849-1912), mise en scène par Christian Schiaretti, directeur du TNP Villeurbanne depuis 2002 où il a déjà présenté Père du même auteur. Selon la traduction du norvégien Terje Sinding, la pièce trouve son pendant dans la deuxième partie du diptyque créé par Schiaretti depuis 2011 : Mademoiselle Julie/Créanciers. Dotée d’une distribution de très haute qualité, Mademoiselle Julie de Strindberg trouve dans la mise en scène de Schiaretti le souffle puissant des forces noires qui la constituent.

La nuit de la Saint-Jean, Mademoiselle Julie (Clémentine Verdier) est seule maîtresse du domaine de son père Le Comte. Autour d’elle cette nuit-là, il y a un couple, constitué de la cuisinière Kristin (Clara Simpson) et du valet Jean (Wladimir Yordanoff). Mais entre Jean et Julie, il y a la force mystique des esprits sensuels de la nuit de la Saint-Jean qui s’éveillent alors qu’une lutte des classes et des sexes s’impose entre l’aristocrate déchue et le domestique arriviste. Un jeu dangereux se met en place, empli de pulsions et du feu vivant de la haine unissant Jean et Julie. Avec pour seul témoin la sombre et dévote Kristin. Passe cette nuit d’alcools accélérant provocations, débauches, rêves et désirs contradictoires, jusqu’à ce qu’au petit matin, il ne reste plus rien de toute cette folie ou seulement l’horrible fatigue donnant naissance à l’angoisse, avant le chaos et l’implosion du moi de chaque personnage.

Création dionysiaque & théâtre de la cruauté

“L’ancien paganisme enfanta des dieux abominables, qu’on eût punis ici-bas comme des scélérats et qui n’offraient pour tableau du bonheur suprême que des forfaits à commettre et des passions à contenter.”
Jean-Jacques Rousseau, Emile ou De l’Education (1762).

Pour imposer la victoire des forces noires si chères à Strindberg et représenter la scène du “viol” de Julie par Jean au milieu de la pièce, Christian Schiaretti a choisi de mettre en scène une vision terrifiante qui peut trouver son origine au cœur d’une création de type dionysiaque, en donnant à voir l’arrivée lente et bruyante des puissances gréco-romaines Pan et Bacchus. Dionysiaque si l’on ose imaginer August Strindberg écrire Mademoiselle Julie en s’inspirant du concept dramaturgique nietzschéen présenté dans La Naissance de la tragédie (1872). Un parti-pris résolument intelligent qui prouve sa haute compréhension de l’œuvre de Strindberg (voire même celle d’un autre grand auteur scandinave, Knut Hamsun, et de son roman Pan (1894) ?). Pan apparaît alors par transparence, puissance rouge diabolique symbolisant la fécondité de la nature sauvage en cette nuit de la Saint-Jean (nuit la plus courte de l’année, solstice d’été qui favorise le déploiement des pulsions). Figure mythologique mi-homme mi-bouc à la forte connotation sexuelle, dotée de cornes et de pieds fourchus, Pan peut représenter l’appétit sexuel de Jean et devenir le symbole d’un paganisme immoral et pervers alors que son apparition a pour but de créer une peur “pan-ique” dans l’esprit du spectateur (le tremblement souhaité par Antonin Artaud dans Le théâtre et son double, 1938). Le second personnage qui fait son entrée au cœur de cette métaphore de l’acte sexuel est un petit Bacchus (ou Dionysos, joué par Antoine Besson) qui aurait prêté son instrument favori – le tambourin – au fameux Pan (qui délaisse ainsi sa flûte). Ce petit Bacchus investit directement l’espace scénique prodigieusement pensé alors que Pan reste lui en retrait. Le rapport avec l’alcool et le vin (boisson préférée de Jean) est évident pour ce dieu de l’inspiration débridée et de l’ivresse qui emporte les hommes et les femmes la nuit de la Saint-Jean. Bien évidemment, la place de Bacchus-Dionysos dieu du théâtre est d’autant plus indispensable ici qu’elle évoque la puissance créatrice du dramaturge suédois. Son apparition recouvre ici l’élément perturbateur lorsque la pièce devient tragédie (ou “tragos” = “chant du bouc”). C. Schiaretti nous donne à voir un Bacchus enfant romain, à la figure maligne. Mais si son corps est petit, sa tête masquée (persona) est enflée et révèle l’hybris de Jean, sa démesure et son pêché d’orgueil. Elle peut aussi soulever la question de l’insolence (vis-à-vis de sa maîtresse Mademoiselle Julie) et son emportement qui sont justement des conséquences de l’orgueil (dans une notion judéo-chrétienne et augustinienne). Ce “Jean – petit Bacchus” à la tête enflée présente enfin un phallus disproportionné, donnant enfin un énième sens à l’hybris, sens à rapprocher des “violences” et des “sévices” (la violence faite à la femme et la question du viol). Cette figure rappelle alors le pouvoir maléfique des comédiens dans le film Le Rite d’Ingmar Bergman, 1968). Une complicité avec le spectateur est imposée lorsque ce personnage demande le silence à la salle en se retournant avant de faire “chut”. Silence sur ce qui doit être inavouable. Avant que les personnages eux-mêmes deviennent silencieux ne sachant plus que dire (Jean), avant que Julie choisisse un moyen de se taire pour toujours, sous les forces d’Eros et Thanatos.

Comme on le sait, lorsqu’au théâtre les symboles éclatent, ce sont les humeurs/passions qui se déversent et se déchaînent. Le théâtre de Strindberg est un véritable “théâtre de la cruauté”, mettant en scène la perversion morale et la fragilité du moi, les exigences des pulsions dans leur rapport à l’interdit mais aussi face à l’absolu narcissique du désir et l’angoisse de la mort. C’est à ce moment-là que la sensibilité du spectateur est mise à l’épreuve, un besoin bien compris par le metteur en scène Christian Schiaretti.

Déchéance des illusions & perdition du moi

L’héroïne Strindbergienne n’a plus qu’une seule possibilité : exécuter sa propre destruction, jugée obligatoire, dans l’anéantissement d’une part fondamentale d’elle-même et d’un sacrifice. A travers Julie s’entrevoit une conscience désespérée de l’être humain, confronté à des aspirations contraires qui s’autodétruisent. Comme la Penthésilée de Kleist, l’être de l’héroïne éclate par la mort, comme un aboutissement à une tension et une désintégration progressive. Dans une perspective “romantique”, l’inadéquation au réel et la perte de ses chères illusions provoquent son suicide : elle se tue comme Jean a tué son serin, dans l’arrêt vibrant et total du “tragos” ou “chant du bouc”.

> Site officiel du TNP de Villeurbanne (69)

Edvard Munch – Les couleurs de la névrose, biographie par Atle Naess

Je viens de terminer la biographie d’Edvard Munch intitulée Les couleurs de la névrose, rédigée par l’écrivain norvégien Atle Naess et parue en France le 20 septembre 2011 à l’occasion de l’impressionnante exposition donnée au Centre Pompidou “Edvard Munch, l’oeil moderne” (du 21 septembre 2011 au 9 janvier 2012). Le romancier et essayiste norvégien connu dans le monde littéraire pour sa biographie de Galilée (indisponible à ce jour en France) retrace en 480 pages la vie du plus grand peintre norvégien, Edvard Munch (1863-1944).

Le récit s’étale bien évidemment depuis la naissance de Munch en 1863 (p18: “Le 12 décembre 1863 naquit le deuxième enfant du couple Munch, un garçon. Le nouveau-né parut si frêle et faible qu’on fit venir aussitôt un pasteur pour qu’il baptise l’enfant à la maison (…) l’enfant reçut le nom de son grand-père paternel décédé, le pasteur Edvard Munch” à sa mort en 1944 (p446 : “Le jour suivant, le 23 janvier 1944, Munch n’arriva pas à se lever. A l’arrivée de la gouvernante, Liv Berg, il lui demanda de le laver soigneusement. Puis Munch la pria de le remonter plus haut dans son lit, puisqu’il ne pouvait plus le faire lui-même. Mon corps est lourd. (…) Peu avant dix-huit heures, il s’endormit définitivement. La gouvernante appela immédiatement Schreiner qui ne put que constater le décès d’Edvard Munch un mois et onze jours après son quatre-vingtième anniversaire”.

Ce qui étonne donc dans cette biographie, c’est cette force absolue qui a nourri tout au long de sa vie un être maladif, chétif, à la nervosité exacerbée, souffrant d’hyperesthésie comme son compagnon de boisson du Schwarzen Ferkel tout aussi connu, le suédois August Strindberg. Une faiblesse qui se transforme paradoxalement au fil de la vie en une puissance qui en fait l’un des êtres les plus forts, artistiquement inébranlable à travers les âges, jusqu’à atteindre une longévité quasi incompréhensible.

On imagine un “jeu sanguin” hors-norme au cœur de l’être Munch, où la formule nietzschéenne “Ce qui ne tue pas rend plus fort” (Ecce Homo) trouve son incarnation. C’est cette complexité physique et mentale que nous donne à “voir” Atle Naess dans sa biographie de Munch : ultra documentée, précise comme l’est le peintre nerveux qui n’hésite pas à gratter sa toile jusqu’à vouloir l’écorcher vive ; saisissante visuellement par ses descriptions vivantes des œuvres de l’artiste (qui, curieusement, ne nécessitent pas d’illustrations comme supports à la lecture).

“L’œil moderne” célébré lors de l’exposition au Centre Pompidou est ici aussi celui du biographe, omniscient au sein de la psyché troublante de Munch et de ses proches – amis et ennemis. Cette biographie est un nouvel accès précieux à la compréhension de l’esthétique de Munch et d’un âge artistique européen grandiose dont les trésors vibrent toujours autant aujourd’hui.

Atle Naess, Munch, Les couleurs de la névrose, Hazan, Paris, 2011.