Archives de la Catégorie Littérature française

Le Fantôme de l’Opéra, Gaston Leroux, 1910

Croyez-vous aux fantômes ?

“Le fantôme de l’Opéra a existé. Ce ne fut point, comme on l’a cru longtemps, une inspiration d’artistes, une superstition de directeurs, la création falote des cervelles excitées de ces demoiselles du corps de ballet, de leurs mères, des ouvreuses, des employés du vestiaire et de la concierge.
Oui, il a existé, en chair et en os, bien qu’il se donnât toutes les apparences d’un vrai fantôme, c’est-à-dire d’une ombre”.

C’est le personnage anonyme, le journaliste-narrateur du roman de Gaston Leroux qui l’avoue (page 7) alors même que 102 ans plus tard, les guides de l’Opéra Garnier discutent encore aujourd’hui, en chuchotant entre les colonnes de marbre, de cette présence fantomatique réservant la loge n°5, ou de son lieu de vie dans les ténèbres des sous-sols de l’Opéra, mystérieusement situé au niveau du Lac. Finalement, si la magie opère encore et toujours, c’est certainement grâce à l’ingéniosité du roman d’origine créé par le père de Rouletabille en 1910, inspiré de faits réels qui ont bouleversé la vie de l’Opéra Garnier dans la deuxième moitié du XIXe siècle.

L’histoire du Fantôme de l’Opéra est le récit d’une destinée maléfique, celle de la belle et talentueuse chanteuse lyrique Christine Daaé, une Marguerite du Paris du 19e, qui vend son âme à son Faust contemporain qu’elle prend dans un premier temps pour son Ange de la Musique. Nommons-le Erik : l’ombre du Palais Garnier, le Jean-Eugène Robert-Houdin des trappes de l’Opéra, le plus insupportable des abonnés aux yeux de Messieurs les Directeurs de l’Opéra, l’effroyable “F. de l’O”.

Rencontre de Faust et de Marguerite avec Méphistophélès - lithographie d'Eugène Delacroix

“Imaginez, si vous le pouvez, le masque de la Mort se mettant à vivre tout à coup pour exprimer avec les quatre trous noirs de ses yeux, de son nez et de sa bouche la colère à son dernier degré, la fureur souveraine d’un démon, et pas de regard dans les trous des yeux, car, comme je l’ai su plus tard, on n’aperçoit jamais ses yeux de braise que dans la nuit profonde [...].” p 172.

Gaston Leroux

Si le Fantôme de l’Opéra existe encore, ce roman relate ses dernières heures de gloire (connues) et la manière dont le héros romantique par excellence – le jeune vicomte Raoul de Chagny – va parvenir, avec l’aide du Persan, à sauver son Eurydice des temps modernes des griffes de son “animus”, ce terrible maître des profondeurs de l’Opéra Garnier (qui, ne l’oublions pas, fut aussi un immense artiste et un collaborateur du célèbre Charles Garnier).

Charles Garnier par Nadar

Malgré un style que l’on pourrait qualifier d’agréablement “désuet”, ce roman de Gaston Leroux reste un très grand plaisir de lecture grâce à ses 343 pages de suspense croissant. Richement documentée et d’une précision historique certaine, cette fiction hyper visuelle est habitée par des personnages tous finement dessinés qui se débattent sous nos yeux au cœur de l’un des plus horribles cauchemars. A travers son célèbre roman, Gaston Leroux rend aussi un hommage vibrant à l’une des créations architecturales les plus étonnantes de Paris. Erik, “La Mort Rouge”, l’Ange de la Musique, le sombre magicien de la chambre des supplices, est par là-même un puissant serviteur de Charles Garnier et le révélateur génial d’un palais grandiose et intemporel.

Gaston Leroux, Le Fantôme de l’Opéra, au Livre de Poche – collection Policier, première édition 1910, 343 pages.

Ce qu’aimer veut dire – Mathieu Lindon

J’ai cette impression que Mathieu Lindon ne m’a pas laissée la possibilité d’entrer dans les pages de son dernier roman Ce qu’aimer veut dire. Il s’agit là pour moi d’un sentiment rare et forcément peu agréable. L’auteur m’a laissée à la porte de son roman pendant 311 pages, me faisant parfois espérer, au détour d’une phrase, que j’allai peut-être enfin parvenir à suivre le rythme de ses mots et apprécier la construction de ses phrases, à être apprivoisée par les thématiques qu’il aborde et peut-être surtout, à sentir sa vision de l’Amour, de l’Amitié, de “ce qu’aimer veut dire” ou encore, de ce que peut signifier “être un père” ou “être un fils (de)”. Finalement, je suis restée à la porte en observant par le trou de la serrure – et sans me délecter par ailleurs de ce rôle de “voyeur” : le contraire d’une pièce de Jean Tardieu en somme…

“Quelle que soit la valeur particulière de plusieurs protagonistes de mon histoire, c’est la même chose pour chacun dans toute civilisation : l’amour qu’un père fait peser sur son fils, le fils doit attendre que quelqu’un ait le pouvoir de le lui montrer autrement pour qu’il puisse enfin saisir en quoi il consistait. Il faut du temps pour comprendre ce qu’aimer veut dire.” (4e de couverture).

Mathieu Lindon

De manière très générale, Ce qu’aimer veut dire se pose comme un vibrant hommage de Mathieu Lindon à ses deux pères : le véritable père de sang, Jérôme Lindon, directeur des Éditions de Minuit de 1948 à sa mort ; et son père spirituel, Michel Foucault, son ami des dernières années de sa vie, jusqu’à ce que le sida en fasse sa victime en 1984, une première disparition, inaugurale de plusieurs autres dont celle d’un frère, un peu plus tard, Hervé Guibert, en 1991. D’ailleurs, Ce qu’aimer veut dire peut être lu, dans ce sens, comme une sorte de volet anachronique facilitant la lecture (et vice-versa) du roman de Guibert A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (1990) – qui me laisse un souvenir de lecture plus fort car vécu pleinement, par l’appréciation d’une écriture parfois gênante, perturbante, mais LÀ et absolument palpable.

Hervé Guibert

“Pour moi, tout ce qui touchait à Hervé touchait en outre à Michel, parrain de notre relation dès avant son premier jour. Et naturellement que mon père avait du respect non seulement pour Michel mais pour le lien que je tissais avec lui et où il n’avait aucunement sa part, ainsi qu’il avait dû en ressentir pour le fait, auquel il avait contribué par sa réserve, que je reste ami d’Hervé après qu’ils se furent fâchés. J’avais construit mon trou où je pouvais vivre ma vie selon mes affections sans trahir personne.” (p284).

> …vous pouvez cliquer ici pour lire un article enthousiaste (et plus fouillé, je l’accorde) sur le même sujet, du côté des Carmadou !

Mathieu Lindon, Ce qu’aimer veut dire, POL, Paris, 2011.

Georges Simenon, parcours d’un écrivain belge : Musée des lettres et des manuscrits de Bruxelles

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de naissance de l’écrivain belge le plus traduit au monde : Georges Simenon, né le vendredi 13 février 1903 à Liège (naissance déclarée par sa mère superstitieuse le 12 février pour éloigner le mauvais sort…). Je saisis cette occasion pour vous parler de l’exposition consacrée au créateur du Commissaire Maigret, organisée par le nouveau Musée des lettres et des manuscrits de Bruxelles, qui se tient dans les superbes Galeries Royales Saint-Hubert depuis le 23 septembre 2011 et se terminera dans quelques jours, le 24 février 2012.

Une belle occasion d’inaugurer ce musée en découvrant le parcours de cet écrivain belge aux multiples casquettes : journaliste, auteur sous quelques 25 pseudonymes de 176 romans populaires, et de plus de 200 romans, 155 nouvelles et 25 textes autobiographiques sous son propre nom. Simenon : un fou de travail sous une personnalité très complexe qui nous est présenté ici selon un mode chronologique :

  • Une jeunesse liégeoise et le départ pour Paris
  • Georges Simenon et Liège
  • Georges Simenon et Tigy Renchon
  • Georges Simenon et Maigret
  • Georges Simenon et l’après-guerre
  • Georges Simenon et l’écriture
  • Georges Simenon, l’Amérique et Denyse Ouimet
  • Georges Simenon et le retour en Europe

Ce sont environ 160 lettres et manuscrits qui sont donnés à voir au visiteur, ainsi que de très nombreuses photographies et des lettres/manuscrits d’auteurs contemporains comme Céline, Camus, Max Jacob, François Mauriac ou André Gide, peut-être son plus grand admirateur. D’autres documents sont assez extraordinaires comme ses calendriers de travail : judicieusement colorés avec en bleu ses jours d’écriture et en rouge ses jours de correction (en laissant “reposer” entre les deux périodes de travail).

« Un personnage de roman, c’est n’importe qui dans la rue, mais qui va jusqu’au bout de lui-même. »

> Georges Simenon, parcours d’un écrivain belge, au Musées des lettres et des manuscrits de Bruxelles, 23 sept 2011 / 24 fév 2012. Site officiel du musée.