Archives de la Catégorie Théâtre

Mademoiselle Julie d’August Strindberg, mise en scène C. Schiaretti au TNP de Villeurbanne

Le Théâtre National Populaire de Villeurbanne se pose en digne successeur du Théâtre de La Colline en proposant ce mois de mars 2012 la pièce de théâtre Mademoiselle Julie (1888) du dramaturge suédois August Strindberg (1849-1912), mise en scène par Christian Schiaretti, directeur du TNP Villeurbanne depuis 2002 où il a déjà présenté Père du même auteur. Selon la traduction du norvégien Terje Sinding, la pièce trouve son pendant dans la deuxième partie du diptyque créé par Schiaretti depuis 2011 : Mademoiselle Julie/Créanciers. Dotée d’une distribution de très haute qualité, Mademoiselle Julie de Strindberg trouve dans la mise en scène de Schiaretti le souffle puissant des forces noires qui la constituent.

La nuit de la Saint-Jean, Mademoiselle Julie (Clémentine Verdier) est seule maîtresse du domaine de son père Le Comte. Autour d’elle cette nuit-là, il y a un couple, constitué de la cuisinière Kristin (Clara Simpson) et du valet Jean (Wladimir Yordanoff). Mais entre Jean et Julie, il y a la force mystique des esprits sensuels de la nuit de la Saint-Jean qui s’éveillent alors qu’une lutte des classes et des sexes s’impose entre l’aristocrate déchue et le domestique arriviste. Un jeu dangereux se met en place, empli de pulsions et du feu vivant de la haine unissant Jean et Julie. Avec pour seul témoin la sombre et dévote Kristin. Passe cette nuit d’alcools accélérant provocations, débauches, rêves et désirs contradictoires, jusqu’à ce qu’au petit matin, il ne reste plus rien de toute cette folie ou seulement l’horrible fatigue donnant naissance à l’angoisse, avant le chaos et l’implosion du moi de chaque personnage.

Création dionysiaque & théâtre de la cruauté

“L’ancien paganisme enfanta des dieux abominables, qu’on eût punis ici-bas comme des scélérats et qui n’offraient pour tableau du bonheur suprême que des forfaits à commettre et des passions à contenter.”
Jean-Jacques Rousseau, Emile ou De l’Education (1762).

Pour imposer la victoire des forces noires si chères à Strindberg et représenter la scène du “viol” de Julie par Jean au milieu de la pièce, Christian Schiaretti a choisi de mettre en scène une vision terrifiante qui peut trouver son origine au cœur d’une création de type dionysiaque, en donnant à voir l’arrivée lente et bruyante des puissances gréco-romaines Pan et Bacchus. Dionysiaque si l’on ose imaginer August Strindberg écrire Mademoiselle Julie en s’inspirant du concept dramaturgique nietzschéen présenté dans La Naissance de la tragédie (1872). Un parti-pris résolument intelligent qui prouve sa haute compréhension de l’œuvre de Strindberg (voire même celle d’un autre grand auteur scandinave, Knut Hamsun, et de son roman Pan (1894) ?). Pan apparaît alors par transparence, puissance rouge diabolique symbolisant la fécondité de la nature sauvage en cette nuit de la Saint-Jean (nuit la plus courte de l’année, solstice d’été qui favorise le déploiement des pulsions). Figure mythologique mi-homme mi-bouc à la forte connotation sexuelle, dotée de cornes et de pieds fourchus, Pan peut représenter l’appétit sexuel de Jean et devenir le symbole d’un paganisme immoral et pervers alors que son apparition a pour but de créer une peur “pan-ique” dans l’esprit du spectateur (le tremblement souhaité par Antonin Artaud dans Le théâtre et son double, 1938). Le second personnage qui fait son entrée au cœur de cette métaphore de l’acte sexuel est un petit Bacchus (ou Dionysos, joué par Antoine Besson) qui aurait prêté son instrument favori – le tambourin – au fameux Pan (qui délaisse ainsi sa flûte). Ce petit Bacchus investit directement l’espace scénique prodigieusement pensé alors que Pan reste lui en retrait. Le rapport avec l’alcool et le vin (boisson préférée de Jean) est évident pour ce dieu de l’inspiration débridée et de l’ivresse qui emporte les hommes et les femmes la nuit de la Saint-Jean. Bien évidemment, la place de Bacchus-Dionysos dieu du théâtre est d’autant plus indispensable ici qu’elle évoque la puissance créatrice du dramaturge suédois. Son apparition recouvre ici l’élément perturbateur lorsque la pièce devient tragédie (ou “tragos” = “chant du bouc”). C. Schiaretti nous donne à voir un Bacchus enfant romain, à la figure maligne. Mais si son corps est petit, sa tête masquée (persona) est enflée et révèle l’hybris de Jean, sa démesure et son pêché d’orgueil. Elle peut aussi soulever la question de l’insolence (vis-à-vis de sa maîtresse Mademoiselle Julie) et son emportement qui sont justement des conséquences de l’orgueil (dans une notion judéo-chrétienne et augustinienne). Ce “Jean – petit Bacchus” à la tête enflée présente enfin un phallus disproportionné, donnant enfin un énième sens à l’hybris, sens à rapprocher des “violences” et des “sévices” (la violence faite à la femme et la question du viol). Cette figure rappelle alors le pouvoir maléfique des comédiens dans le film Le Rite d’Ingmar Bergman, 1968). Une complicité avec le spectateur est imposée lorsque ce personnage demande le silence à la salle en se retournant avant de faire “chut”. Silence sur ce qui doit être inavouable. Avant que les personnages eux-mêmes deviennent silencieux ne sachant plus que dire (Jean), avant que Julie choisisse un moyen de se taire pour toujours, sous les forces d’Eros et Thanatos.

Comme on le sait, lorsqu’au théâtre les symboles éclatent, ce sont les humeurs/passions qui se déversent et se déchaînent. Le théâtre de Strindberg est un véritable “théâtre de la cruauté”, mettant en scène la perversion morale et la fragilité du moi, les exigences des pulsions dans leur rapport à l’interdit mais aussi face à l’absolu narcissique du désir et l’angoisse de la mort. C’est à ce moment-là que la sensibilité du spectateur est mise à l’épreuve, un besoin bien compris par le metteur en scène Christian Schiaretti.

Déchéance des illusions & perdition du moi

L’héroïne Strindbergienne n’a plus qu’une seule possibilité : exécuter sa propre destruction, jugée obligatoire, dans l’anéantissement d’une part fondamentale d’elle-même et d’un sacrifice. A travers Julie s’entrevoit une conscience désespérée de l’être humain, confronté à des aspirations contraires qui s’autodétruisent. Comme la Penthésilée de Kleist, l’être de l’héroïne éclate par la mort, comme un aboutissement à une tension et une désintégration progressive. Dans une perspective “romantique”, l’inadéquation au réel et la perte de ses chères illusions provoquent son suicide : elle se tue comme Jean a tué son serin, dans l’arrêt vibrant et total du “tragos” ou “chant du bouc”.

> Site officiel du TNP de Villeurbanne (69)

Quadrille de Sacha Guitry, avec François Berléand, au Théâtre Edouard VII à Paris

Le théâtre Edouard VII de Paris renoue actuellement avec sa propre tradition en proposant à l’affiche la pièce Quadrille de Sacha Guitry, mise en scène par Bernard Murat : un véritable classique de la comédie de boulevard délicieusement drôle, où Guitry joue à Marivaux et s’en donne à cœur joie pour notre plus grand plaisir !

Le rôle-titre tenu à l’époque par Guitry est aujourd’hui endossé par François Berléand qui incarne le personnage de Philippe de Moranes autour duquel “dansent” (puisqu’on parle de “quadrille”) trois autres personnes : Philippe décide un beau jour de demander en mariage son amante depuis 6 ans, Paulette (Pascale Arbillot), actrice de théâtre bien connue. Un plan contrecarré par une suite d’évènements qui font que la très naïve Paulette tombe amoureuse de Karl Ericksson (François Vincentelli), un acteur vedette du monde hollywoodien (un peu niais). L’élégant cocu va donc tenter de se venger en se rapprochant doucement mais surement de la “meilleure” amie de Paulette, la journaliste Claudine (Florence Pernel), une femme indépendante, aux accents féministes.

“Quand on a vingt ans de plus qu’une femme, c’est elle qui vous épouse.”
“Se séparer, ce n’est pas quitter quelqu’un, c’est se quitter tous les deux.”
“À force de changer de femme, on finit par changer soi-même !”
“Au début d’une aventure, le cocu y est toujours pour quelque chose.”

Certes, on peut avoir l’impression d’avoir eu affaire à ce type d’histoire un nombre incalculable de fois et pourtant ! Tout le talent de dramaturge de Guitry est à son sommet dans cette pièce grâce à sa prose ultra dynamique, ses fins mots qui se répondent du tac au tac, son incroyable ironie et sa parfaite analyse psychologique des rapports de séduction entre les hommes et les femmes. Dans cette nouvelle mise en scène de Bernard Murat (directeur du théâtre Edouard VII depuis 2001), chaque acteur semble bénéficier d’une direction riche apportant de l’ampleur au jeu de l’ensemble qui coule aisément, cachant ainsi des mécaniques dramaturgiques complexes. C’est drôle, frais, on ne s’en lasse pas !

Une journée pas si ordinaire…

A Paris, on voit des stars, des vraies. Comme à New York, où j’avais pu croiser Léonard Cohen (même si mes amis n’ont jamais voulu me croire malgré moult photos à l’appui), Clémence de la Compagnie Créole et Passe-Partout de Fort Boyard (oh oui, j’en ai fait des envieux !). A Paris, c’est autre chose encore : Muriel Robin à la gare embrassant sa bien-aimée, Hilary Duff devant l’hôtel Costes, Lionel Jospin à bicyclette, loin de son île de Ré, l’air grognon et renfrogné, en compagnie de sa femme Sylviane Agacinski, et un chroniqueur de Rock & Folk (un certain Olivier Cachin).

Vous vous dites ‘Mouai, pas dément tout ça’… Mais si je vous annonce que j’ai aussi vu Alain Delon au théâtre et que dans ce même contexte, je me suis fait gronder par un Daniel Prevost pas si rigolo qu’il en a l’air…
Ah ah, là je vous impressionne beaucoup plus !

Samedi soir, aux Bouffes Parisiens (ancien théâtre de Sacha Guitry, Jean Cocteau et Jean-Claude Brialy) se jouait la pièce Une journée ordinaire avec Alain Delon, sa fille Anouchka, Elisa Servier (Commissaire Béatrice Niel dans les Nestor Burma avec Guy Marchand) et Christophe de Choisy. Cette pièce d’Eric Assous, mise en scène par Jean-Luc Moreau, a été écrite sur-mesure pour Monsieur Delon.

L’histoire : Julien (Alain Delon) élève seul depuis 12 ans sa fille Julie (Anouchka), 20 ans, dans un appartement parisien (très proche de la Tour Eiffel d’après le décor extérieur placé derrière l’une des fenêtres). Leur relation est tendue puisqu’ils cultivent chacun leur jardin secret alors qu’ils vivent constamment l’un avec l’autre. La jeune femme étouffe et annonce à son père qu’elle désire s’installer avec son petit-ami Arnaud, monteur de films d’animation. Au même moment, elle déclare aussi à son père avoir découvert qu’il entretenait une relation avec une femme, Carine, illustratrice et peintre. Pour faciliter les rencontres, Julie propose de les inviter à dîner pour que la pression ressentie par les différents protagonistes soit équilibrée. La question est de savoir comment va se dérouler le repas, et quelles conséquences sur les deux couples découleront de cette rencontre croisée.

Selon le principe du théâtre de boulevard, on assiste tout simplement à une pièce ‘mignonne’ (terme utilisé par la plupart des spectateurs à la fin de la représentation). Le principal intérêt est bien entendu de voir Alain Delon en chair et en os, même si ce dernier n’est pas vraiment un bon acteur de théâtre. D’ailleurs, le décalage est encore plus grand entre sa manière de jouer (voix et gestes plutôt appropriés au tournage d’un film), et celle de sa fille (chez qui l’on ressent tous les travers d’une jeune comédienne issue tout droit d’un court d’art dramatique). Anouchka Delon ne sait malheureusement pas varier les plaisirs : ton monocorde, accentuant de la même façon les différents registres de discours (ironie, énervement, agacement, moquerie). La scène du petit déjeuner de Julie est particulièrement ridicule (elle n’est pas obligée de s’écrouler dans son plateau repas pour nous faire comprendre qu’elle est ‘vénère’). Les situations comiques sont plutôt destinées aux plus de 70 ans (quand Delon fait le pingouin par exemple… je n’en dis pas plus !). Finalement, j’ai peut-être surtout apprécié l’interprétation de Christophe de Choisy, touchant en petit-ami gauche et mal à l’aise face au monstre Delon. Mais plus généralement, ne serait-ce pas un cadeau empoisonné que Papa Delon fait à sa fille ici en lui proposant de l’accompagner sur les planches ? Pas sûr que la carrière d’Anouchka puisse s’envoler après cette prestation…

Quoi qu’il en soit, à la fin de la représentation, je comptais bien prendre une photo de Delon saluant la salle. Discrétion oblige, je fais bien attention à ne pas mettre le flash, même si je vois bien que des dizaines d’appareils photos matraquent l’acteur du Guépard. On me presse un peu à côté : ‘vas-y, vite, prend –le en photo !’ alors je me dépêche, je vise, je zoome et hop, voilà une première photo de faite. Mais pour la seconde, je suis coupée dans mon élan par une main qui me tape vivement l’épaule droite. Je me retourne : Daniel Prévost, l’air mauvais derrière mon siège, me crie ‘Pas de photos, il est interdit de prendre des photos, on l’a dit au début du spectacle, on ne doit pas prendre de PHOTOS !!!’. Je l’entends encore marmonner avec sa petite bouche pincée avant d’annoncer à sa compagne ‘allez, on va voir Alain’ (Pfff).
Alors en guise de pied de nez, j’ai décidé de publié ici l’UNIQUE photo de ma soirée aux Bouffes Parisiens, juste pour t’embêter encore un peu Daniel ! NA !