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Sabina Spielrein – Entre Freud & Jung / A Dangerous Method, David Cronenberg

Le livre : Sabina Spielrein, Entre Freud et Jung

Dans son autobiographie Ma vie : Souvenirs, rêves et pensées, Carl Gustav Jung a pris soin d’occulter deux personnages féminins associés à une période de sa vie certes douloureuse mais ô combien symbolique de son œuvre entière et surtout de sa rencontre avec l’Inconscient, à savoir ses deux patientes puis maîtresses (et collaboratrices) Sabina Spielrein (à partir de 1905) et Toni Wolff (vers 1914, remplacée de manière intellectuelle dans l’esprit de Jung par Marie-Louise von Franz dans les années 30). Difficile aussi de trouver dans les ouvrages des disciples de Jung des références à ces deux femmes tant les héritiers de Jung ont su imposer leur censure. Pourtant, ces deux anciennes patientes devenues maîtresses ont profondément agi sur la psyché de Jung et parallèlement, sur ses méthodes analytiques. L’histoire originale est celle-ci : le 17 août 1904, Sabina Spielrein, jeune juive russe de 19 ans, est internée à l’asile psychiatrique Burghözli de Zurich pour un cas d’hystérie majeure remontant à sa petite enfance. En un an, le Docteur Carl Gustav Jung, psychiatre, réussit à la soigner et Sabina Spielrein quitte alors l’hôpital le 1er juin 1905 afin d’entamer ses études de médecine à l’Université dans le but de devenir elle-même psychiatre. C’est à partir de ce moment que la relation entre Jung et son ancienne patiente prend un nouveau tournant sous l’aspect d’une relation passionnée courte et intense, source de douleurs pour les deux protagonistes : Jung, jeune psychiatre qui manque encore d’expérience dans les questions cruciales de transfert, époux et père de famille, subissant sa première grande crise existentielle ; Sabina, fragile étudiante tout juste sortie de sa névrose, en proie à des projections destructives). Au cœur de ces méandres amoureuses, une tierce personne s’impose en guise d’écran : Sigmund Freud, le père spirituel de Jung (mais plus pour très longtemps) et le futur confident de Sabina Spielrein. Les relations sont définitivement interrompues entre Freud et Jung en 1913 et entre Jung et Sabina (mariée, mère de deux enfants) en 1918.

Sabina Spielrein 1885-1942

Sigmund Freud – Carl Gustav Jung

A propos de cette histoire, un livre s’impose : Sabina Spielrein, Entre Freud et Jung. Il s’agit d’un ouvrage « puzzle » contenant des écrits de sources et genres différents mais qui se complètent parfaitement, même si la lecture semble difficile car entrecoupée. L’édition française (Aubier, 1981, référence pour ce billet ; réédition 2004) a été conçue d’après l’édition originale italienne d’Aldo Carotenuto et Carlo Trombetta, Diaro di una segretta simetria, Sabina Spielrein tra Jung e Freud (Astrolabio, Roma, 1980). Elle est constituée des parties suivantes :

- Présentation de l’édition française par Michel Guibal et Jacques Nobécourt
- Aldo Carotenuto, Journal d’une symétrie secrète : présentation de l’histoire qui se joue entre les trois protagonistes (lettres et passages du Journal de S. Spielrein)
- Michel Guibal et Jacques Nobécourt, Le Dossier Spielrein (lettres entre S. Spielrein et Freud ou de S. Spielrein à Jung)
- Des extraits du journal de S. Spielrein
- Ses textes (thèse de psychiatrie, La Destruction comme cause du devenir ; La Genèse des mots enfantins Papa et Maman).
- Un autre texte de Jacques Nobécourt, Sur ce nom-là, et de Michel Guibal, Les fils de la dissimulation.

Le film : A Dangerous Method de David Cronenberg

Finalement, que peut-on penser de l’interprétation cinématographique de ces épisodes remontant à la naissance même de la psychanalyse, proposée par David Cronenberg en 2011 ? Son film ne se base pas sur l’ouvrage cité plus haut mais sur deux fictions : le roman de John Kerr, A Most Dangerous Method, et la pièce de théâtre The Talking Cure de Christopher Hampton, d’où l’écart entre ces trois fictions (en comprenant ledit film) et la première source italienne.

D’emblée, on reconnaît à son film une reconstitution historique parfaite (décors, costumes, ambiance), une facture classique très appréciable d’un point de vue esthétique, le jeu sincère des acteurs qui tentent d’habiter leurs personnages on ne peut plus complexes et la beauté de la musique d’Howard Shore. Des aspects positifs donc, mais qui ne nous évitent pas de reprocher au réalisateur de se tenir éloigné des faits historiques précis, par trop de simplifications et de raccourcis qui donnent malheureusement une image paradoxale et même erronée des personnages.

Premier sujet de désapprobation : la relation sadomasochiste entre C.G. Jung (Michael Fassbender) et Sabina Spielrein (Keira Knightley), lourdement soulignée dans le film. Celle-ci ne correspond clairement à aucun fait reconnu et ne semble être là que pour donner un pendant aux anciennes excitations sexuelles névrotiques de S. Spielrein, comme un retour aux actes de punition passés imposés par son père. Ce lien de causes à effet arbitraire donne une image totalement fausse des personnages mais aussi et surtout de la méthode analytique de Jung (et de la psychanalyse en général !). De plus, le personnage d’Otto Gross (Vincent Cassel) implique sans doute trop de perversité facilement assimilée par Jung qui semble ici exempt d’individualité propre – et d’esprit critique.

Autre point, les discussions entre Freud (Viggo Mortensen) et Jung sont surtout consacrées à la question de la libido qui, certes, est le point essentiel de désaccord (puis de séparation) entre les deux hommes, mais pas seulement. Le fait de ne pas montrer Jung étudiant par exemple la mythologie, les symboles, la pratique du yoga, ou encore les religions extrême-orientales, empêche forcément de comprendre pourquoi Freud s’emporte autant contre son « ancien fils spirituel » lors d’une visite de S. Spielrein. Autre point crucial non étudié dans le film (mais il aurait été bien évidemment difficile de tout démontrer) réside dans la définition même de l’inconscient qui recouvre des éléments bien différents dans l’esprit des deux hommes : (p292 du livre, lettre de S. Spielrein à Jung ) «Faite à votre enseignement, j’étais habituée à entendre « inconscient » au sens que vous lui donnez de « non conscient », et ce ne fut que plus tard que je m’aperçus que vous y mettiez, vous et Freud, des choses totalement différentes».

Lors de la scène du déjeuner chez Freud auquel est convié Jung, il aurait été peut-être judicieux de s’arrêter sur la pensée de Jung envers l’une des filles de Freud à laquelle il se serait semble-t-il intéressé : (p132 du livre, lettre de S. Spielrein à Freud) «Je voudrais simplement rajouter quelque chose dont j’ai oublié de parler avec le Dr Jung. Il m’a avoué que pour se disculper de sa passion à mon égard, il vous avait présenté la chose comme s’il s’agissait de son amour pour votre fille ; j’insiste là-dessus : je ne crois pas que le Dr Jung ait agi à l’époque avec préméditation, ce serait trop ignoble !».

La figure de la femme de Jung, Emma, semble elle-même poser aussi un problème dans le film : trop fade, trop transparente, elle ne l’était pourtant pas dans la réalité ! Certes, elle ne correspondait pas de prime abord à l’archétype de l’anima de Jung représentée sous les traits d’une jeune femme brune et juive comme ce fut le cas pour l’une de ses petites cousines, de S. Spielrein bien sûr, mais aussi de son autre célèbre maîtresse Toni Wolff. Il n’empêche : Emma fut une femme inspiratrice pour Jung, douée comme lui de pressentiments forts et d’une excellente connaissance de la psyché humaine et du métier de son mari. La participation active de S. Spielrein au travail de Jung lors de séances d’associations de mots où est impliquée Emma ne semble pas non plus avérée (les dates ne coïncidant pas).

Toutefois, la question juive qui implique un type certain de rapport – et de méfiance entre les protagonistes en 1913 – bénéficie d’un traitement intelligent : l’on comprend aisément, dans le film comme dans les lettres présentées dans le livre, que la psychanalyse doit, dans l’esprit de Freud, rester une sorte d’art dont seuls les juifs seraient les garants et les maîtres. Freud ne se remet pas de la «trahison» de son ancien «fils spirituel», de sa volonté d’interpréter de manière différente la libido à partir de matériaux nouveaux. Cette trahison de «l’aryen» comme le nomme Freud à cette époque sert aussi de prétexte à se créer cette fois-ci une fille – et non plus un fils – spirituelle en la personne de S. Spielrein justement : (P273, lettre de Freud à S. Spielrein) «Pour ma part, je suis guéri de toute séquelle de prédilection pour les aryens, et je veux supposer, si votre enfant est un garçon, qu’il deviendra un inébranlable sioniste. Il faut qu’il soit brun ou qu’en tout cas il le devienne ; plus de tête blonde. Laissons courir ces farfadaiseries ! A Munich, je ne transmettrai pas vos salutations à Jung, vous le savez bien. (…) Nous sommes et nous restons Juifs ; les autres ne feront que nous utiliser toujours sans jamais nous comprendre ni nous respecter».

Il est sans doute préférable de revoir ce film de Cronenberg à la lumière de ces éléments issus des textes originaux retrouvés en 1977 par Aldo Carotenuto. Ou encore, de le compléter avec le film documentaire Mon nom était Sabina Spielrein de la réalisatrice suédoise Elisabeth Márton, beaucoup plus proche de la réalité.

Finalement, la « méthode dangereuse » dont il est question ici l’est tant qu’elle entraîne les protagonistes à une « perte » : pour Jung, la perte de son Moi qu’il choisit de retrouver par l’élaboration douloureuse de son Livre Rouge ; pour Sabina Spielrein, la perte de son animus ou archétype masculin de projection que fut son médecin, collègue et amant Jung par l’intermédiaire de la figure germanique de Siegfried ; pour Freud enfin, la perte de son fils spirituel attiré par des horizons psychiques mythologiques et symboliques trop éloignés de la souveraine libido freudienne.

> Biographie de Sabina Spielrein sur cgjung.net

A Tribute to Henry Fonda, Institut Lumière de Lyon (22 mai-15 juillet 2012)

Après son cycle Cinéma de Russie, l’Institut Lumière de Lyon a choisi de rendre hommage à l’une des légendes du cinéma hollywoodien, Henry Fonda (1905-1982). Par la projection d’une vingtaine de films des plus grands réalisateurs (Alfred Hitchcock, Joseph L. Mankiewicz, Henri Verneuil, John Ford, Otto Preminger, Sidney Lumet, Sergio Leone…), l’Institut célèbre, trente ans après sa mort, cette figure bien connue de l’archétype du “héros américain”.

Programmation :

Soirée d’ouverture, présentée par Fabrice Calzettoni
Le Faux coupable, Alfred Hitchcock (1956)
Le Serpent, Henri Verneuil (1973)
Le Reptile, Joseph L. Mankiewicz (1970)
Mon Nom est Personne, Tonino Valerii / Sergio Leone (1973)
Miss Manton est folle, Leigh Jason (1938)
Les Raisins de la colère, John Ford (1940)
Femme ou maîtresse, Otto Preminger (1947)
La Maison du lac, Mark Rydell (1981)
La Poursuite infernale, John Ford (1946)
Il était une fois dans l’Ouest, Sergio Leone (1968)
Le Brigand bien-aimé, Henry King (1939)
L’Étrange incident, William A. Wellman (1943)
Sur la piste des Mohawks, John Ford (1939)
Douze hommes en colère, Sidney Lumet (1957)
Tempête à Washington, Otto Preminger (1962)
L’Étrangleur de Boston, Richard Fleischer (1968)
L’Homme aux colts d’or, Edward Dmytryk (1959)
Un cœur pris au piège, Preston Sturges (1941)
Le Jour le plus long, Ken Annakin, Andrew Marton, Bernhard Wicki,
Gerd Oswald, Darryl F. Zanuck (1962)

> Cliquez ici pour découvrir les détails de la programmation (jours, horaires)

Comédies sans humour, webcam, série B et soleil noir norvégien : les films vus en avril 2012

Je passe mon tour !

2 Days In New York ou quand Julie Delpy cherche désespérément à se WoodyAlleniser en utilisant les ingrédients les plus indigestes du réalisateur de Midnight in Paris. Après 2 Days In Paris sorti en 2007, on retrouve la photographe française Marion (Julie Delpy) installée à New York avec son nouveau compagnon Mingus (Chris Rock), animateur de radio. Auprès de leurs enfants issus de leurs relations passées, ils accueillent la famille de Marion, véritable invasion barbare : Jeannot (le père de Marion interprété par le père de la réalisatrice, Albert Delpy), Rose (la sœur de l’héroïne, jouée par Alexia Landeau) et son petit-ami Manu (Alexandre Nahon). Bien évidemment, on imagine le choc des cultures et les malaises issus de cette rencontre insolite. Malheureusement, l’ensemble m’a paru très rapidement insupportable car trop bavard, trop gros, trop cliché, trop copié-collé. Je n’arrive toujours pas à comprendre l’origine exacte de l’engouement général pour ce film grotesque sans scénario, qui m’a tout simplement paru navrant de facilité, comme une sitcom sur grand écran dont le moteur serait l’hystérie féminine : épuisant et sans intérêt.

Plan de table de Christelle Raynal ou comment des films aussi nuls peuvent actuellement trouver un financement ? On touche le fond avec cette comédie romantique vraiment pas drôle et sans rythme aucun, dont “l’intrigue” repose sur un jeu d’identité pour tenter de tromper le spectateur au premier abord. Un mariage, des ébats amoureux sur la table des mariés, des cartons qui tombent et sont replacés sur la table de manière aléatoire et c’est le moment de découvrir ce que vont bien pouvoir se raconter les fameux invités… Là encore, caricatures, clichés, humour bidon, personnages prise de tête, absence de construction, comédiens qui n’y croient pas eux-mêmes (Elsa Zylberstein, Franck Dubosc, Audrey Lamy) sont le piètre résultat de ce premier film navet.

oui / NON

Aux yeux de tous, un thriller français à la sauce Big Brother de Cédric Jimenez. Au départ, un défi : (presque) tous les plans de ce film sont issus de vidéos de caméras surveillance et autres webcams. Un hacker “Anonymous” a piraté toutes les caméras et webcams de Paris et suit les faits et gestes de la population, observant les délits en les dénonçant de manière anonyme… Son quotidien prend un nouveau tournant lorsqu’il réussit à accéder aux vidéos de surveillance de la gare d’Austerlitz montrant les deux véritables coupables d’un attentat meurtrier (un jeune couple, Sam et Nora) alors que tout semble accuser (une nouvelle fois) un groupe satellite d’Al-Qaïda. Il décide alors de les suivre “en direct” en leur envoyant des messages leur prouvant qu’au moins une personne connaît la vérité. Mais Sam (Olivier Barthelemy) et Nora (Mélanie Doutey) ne sont que des marionnettes agissant pour le compte d’un homme puissant. Dans cet engrenage de violences, le hacker/voyeur ne peut plus confondre sphère virtuelle et monde réel. L’idée de départ, forte et originale, ainsi que les scènes d’action musclées sont malheureusement grignotées par le concept même du film ou sa forme, car le procédé cinématographique utilisé ici devient trop rapidement répétitif voire même fatigant. Autre bémol : le jeu de la plupart des acteurs sonne souvent faux. Malgré tout, Cédric Jimenez est peut-être un jeune réalisateur à suivre…

Twixt de Francis Ford Coppola ou quand le réalisateur de Tetro (2009) joue une nouvelle partition très personnelle et onirique en noir et blanc dans un format plutôt proche de la série B d’épouvante… Twixt est l’histoire d’un vrai loser, Hall Baltimore (Val Kilmer), écrivain alcoolique et dépressif sur le déclin, autrefois reconnu pour ses romans de sorcellerie. Tenu à la gorge par sa femme et son éditeur, il fait la difficile promotion de son dernier roman dans un village paumé au fin fond des États-Unis. Le shérif Bobby LaGrange (Bruce Dern) l’entraîne dans une histoire bizarre de meurtre de jeune fille qui finit forcément par l’inspirer, alors qu’au cœur de ses rêves, il rencontre une étrange jeune figure féminine sous des airs de “fantôme gothique”, se prénommant “V” (Elle Fanning). L’atmosphère angoissante du village et les délires du shérif finissent par nourrir l’imagination de l’écrivain tout en l’entraînant au cœur de son propre subconscient où un secret l’attend depuis quelques années, à travers une autre rencontre féérique et révélatrice, celle d’Edgar Allan Poe (Ben Chaplin). Cette autofiction mélancolique est finalement une retranscription cinématographique touchante de l’évolution psychique du réalisateur à un moment de sa vie où il dû faire le deuil d’un enfant. L’ensemble tente d’imiter les aspects visuels des rêves et le résultat est certes aussi décousu que nos visions oniriques. C’est sans doute aussi pour cette même raison qu’il est bien difficile d’accrocher à 100%…

Lente, lente dépression

Oslo, 31 Août du réalisateur norvégien Joachim Trier est sans nul doute la perle noire d’avril 2012. J’avais déjà été bluffée par Nouvelle donne/Reprise du même réalisateur, sorti sur nos écrans en 2008. Cette fois-ci, Joachim Trier a choisi d’offrir son adaptation du Feu follet de Drieu La Rochelle, 50 ans après le célèbre film de Louis Malle avec Maurice Ronet. Pour interpréter le personnage principal, le réalisateur norvégien a une nouvelle fois fait appel à son acteur fétiche, le talentueux Anders Danielsen Lie. A Oslo, le 31 août, Anders quitte temporairement le centre de désintoxication pour se rendre en ville pour un entretien d’embauche aux éditions Folio. Il décide de renouer avec quelques-uns de ses proches. Chaque contact est une douleur pour ce jeune homme doué d’une sensibilité et d’une intelligence à fleur de peau et les rencontres sont autant de questions qui se posent en vue d’un possible retour à la vie. En contre-partie, aucun de ces êtres qui l’approchent ne semblent pleinement rassurés par l’existence ici-bas. De la même manière que l’on retient son souffle durant tout le film, dans une tension croissante quasi viscérale, il est difficile de parler de ce genre d’”œuvre au noir” tant on touche là au nerf sensible de la mélancolie, dont savent si bien parler auteurs et réalisateurs scandinaves… (A lire absolument, le bel article de Liten Blomma sur le même sujet).